mercredi 16 octobre 2013

Prisoners




Touche pas à ma fille

Note : 16/20

Un thriller policier bien exécuté, parfaitement écrit et interprété, qui réussit à être prenant presque de bout en bout mais ne parvient pas à éviter quelques longueurs






Le genre du thriller est aujourd’hui l’un des plus utilisés par les scénaristes et les réalisateurs pour raconter une histoire. L’un des plus appréciés aussi. Cependant, si le nombre de ces films n’a pas cessé d’augmenter au fil des années, plus rares sont ceux qui restent en tête après le premier visionnage et offrent plusieurs interprétations possibles. On se souvient, dans les années 1990, du Silence des Agneaux et de Seven, deux films qui ont durablement marqué les esprits, suivi, au début des années 2000, par le Mystic River de Clint Eastwood. S’il n’est assurément pas du niveau de ces trois films, Prisoners vaut assurément le détour et fait probablement partie des thrillers dont on se souviendra plusieurs années après.

Synopsis

Dans une banlieue de Boston, deux familles voisines et amies, les Keller et les Birch, partagent le repas traditionnel de Thanksgiving dans la bonne humeur. Cette joie est vite brisée lorsque leurs filles de six ans, Anna et Joy, disparaissent alors qu’elles jouaient dehors. L’enquête est confiée à l’inspecteur Loki. Rapidement, Alex Jones, un jeune homme qui était présent dans sa caravane au moment des faits, est arrêté, mais est relâché quelques jours plus tard faute de preuves, entraînant la fureur de Keller, le père d’Anna. Keller décide de poursuivre l’enquête à sa manière. De son côté, Loki essaie de trouver des indices qui aideraient à retrouver les filles, mais ils sont peu nombreux. Alors que l’opposition entre eux devient plus grande et que la tension monte, Keller et Loki savent que le temps joue contre eux, car plus les jours passent, moins les chances de retrouver les deux filles vivantes sont grandes…

Une intrigue tendue qui exploite bien les codes du genre

Il ne faut pas longtemps à Denis Villeneuve et son scénariste Aaron Guzikowski pour donner une idée au public de ce qui les attend au cours du film, qui s’ouvre sur une forêt enneigée où Keller et son fils Ralph chassent un cerf. Le ton est donné : l’ambiance est froide, les personnages vont souffrir, la noirceur va être au rendez-vous. Les seuls moments heureux auxquels les Keller et les Birch, et par extension le spectateur, ont droit se trouvent au début du film, lorsqu’ils fêtent ensemble Thanksgiving, mangent et rigolent. Rien ne semble pouvoir venir troubler leur journée. Mais, dès la première sortie d’Anna et Joy, accompagnées par Ralph et Eliza, la sœur aînée de Joy, la tension s’installe à la vue de cette caravane, plantée au beau milieu de la résidence alors qu’elle n’a rien à y faire. Lorsqu’elles ressortent pour jouer, les fillettes ne préviennent ni parents ni frères et sœurs. Les Keller et les Birch les cherchent mais ne les trouvent pas. Plus aucun doute ne subsiste alors : elles ont été enlevées.

Pendant les 2h10 qui suivent, l’histoire de Prisoners prend un malin plaisir à jouer avec les nerfs de son spectateur en le plaçant tantôt du côté des familles, notamment celle des Keller, tantôt du côté de la police, symbolisée majoritairement par l’inspecteur Loki. A travers une mise en scène sobre et efficace, Villeneuve parvient sans peine à faire ressentir à l’audience toute l’horreur d’une telle situation, où le stress monte  graduellement de tous les côtés et où le temps est compté – élément qui contribue d’ailleurs à la tension générale : de temps à autre, un personnage, que ce soit Keller, Loki ou un membre des familles, rappelle depuis combien de jours les filles ont disparu, insufflant ainsi un sentiment d’urgence toujours plus grand car, comme le rappelle Keller à Loki lors d’une confrontation tendue, passée la première semaine, les chances de retrouver les disparues vivantes sont proches de zéro. Sublimé par la magnifique photographie de Roger Deakins, qui donne au film son côté froid et désespéré participant directement à la noirceur ambiante, le climat joue également un gros rôle dans l’atmosphère suffocante qui se dégage de l’ensemble : quel que soit le moment, quelle que soit la situation, les conditions climatiques sont mauvaises – il pleut, il neige, il vente, et ce temps n’est finalement que le reflet du malheur qui frappe les deux familles.

Comme Seven ou Mystic River avant lui, Prisoners tient en haleine le public en jouant habilement avec les codes d’un genre pourtant déjà exploité de fond en comble. Comme dans ceux de David Fincher et Clint Eastwood, le film de Denis Villeneuve a la bonne idée de ne pas chercher à maintenir constamment son suspense, ménageant des pauses, des instants plus calmes où les personnages se laissent submerger par leurs émotions. En résulte des passages parfois à la limite de l’horreur, où le spectateur retient son souffle, se laissant surprendre à plus d’une reprise. Sans en dévoiler tout le contenu, c’est notamment vrai lors d’une superbe scène où Loki, croyant avoir trouvé le vrai coupable, rentre dans sa maison et découvre de grandes caisses noires verrouillées par des cadenas. Ces scènes ne sont pas nombreuses, mais, lorsqu’elles surviennent, le sentiment de peur et de panique qui habite tout le film est poussé à son paroxysme. Comme tout bon thriller policier, Prisoners est une course contre la montre où chaque élément, chaque indice, chaque détail a son importance. Sans la révéler, la fin imbrique de manière parfaitement logique et cohérente toutes les informations délivrées au cours de l’intrigue, démontrant ainsi une remarquable construction scénaristique qui ne trouve sa conclusion que lors de la toute dernière scène.

Une étude de caractère poussée

La grande force de Prisoners réside incontestablement dans ses personnages, tous très bien joués, qui ont des réactions différentes face à l’enlèvement des deux filles. Dans une certaine mesure, ce kidnapping n’affecte pas seulement les pères, les mères, les frères et sœurs ou ceux qui mènent l’enquête, mais également tous les habitants de la ville en général. Sans jamais le laisser transparaître directement, le comportement des personnages principaux face à cette terrible situation laisse supposer que le film est un miroir de l’Amérique contemporaine, tentée de se replier sur elle-même lorsqu’elle a peur et n’a que peu de solutions face aux épreuves qu’elle affronte. Cette interprétation est surtout visible à travers les deux protagonistes principaux, Keller et Loki.

Superbement joué par Hugh Jackman, qui livre sinon la meilleure, du moins l’une des plus belles performances de sa carrière, Keller est un père de famille sans histoire, qui a réussi à arrêter l’alcool grâce au soutien de sa famille. Adapte du mouvement survivaliste, il a entassé un nombre impressionnant de vivres et de matériel dans son sous-sol pour se préparer à une éventuelle catastrophe, pensant ainsi pouvoir tout affronter. Rien, cependant, ne l’a préparé à l’enlèvement de sa fille. Lorsque Alex est relâché et que Loki n’est pas capable de le faire garder plus longtemps en garde à vue, Keller déchaîne sa rage sur ce dernier et ne fait plus confiance à la police pour retrouver Anna et Joy. Son comportement évolue et, même s’il ne le montre pas, son manque de sommeil et sa colère constamment palpable témoignent de son stress et de sa peur. Persuadé que la police ne fait pas le nécessaire, il va alors faire quelque chose qui ne serait pas concevable en temps normal, persuadé que c’est à ce prix qu’il retrouvera vivante sa fille. Très religieux, Keller en appelle souvent à Dieu et se raccroche à sa foi lorsque tout semble perdu, un élément qui gagne en profondeur au cours du récit et devient réellement intéressant à la fin, où Keller semble avoir la juste récompense mais aussi la punition qu’il mérite après ce qu’il a commis.

A l’inverse, l’inspecteur Loki, magistralement interprété par un Jake Gyllenhaal qui trouve lui aussi l’un de ses meilleurs rôles, tente de rester rationnel face à la situation, et fait confiance à son instinct qui ne l’a jusqu’ici jamais trahi. Contrairement à Keller, Loki contient sa rage ; sa prudence et son intelligence en font un enquêteur véritablement doué, ce dont il a bien conscience. Ses tatouages témoignent d’un passé difficile qu’il aimerait bien oublier, lui rappelant des démons auxquels il doit toujours faire face. Plutôt solitaire, il aime rester à l’écart, que ce soit dans son travail ou à l’extérieur, et passe du temps à observer ceux qui l’entourent. Le fait qu’il préfère travailler en solo le rend ainsi assez peu tolérant aux ingérences de Keller dans son enquête, ce qui s’accentue lorsque ce dernier lui dit clairement qu’il n’en fait pas suffisamment. Les méthodes calmes et minutieuses de Loki ne l’empêchent cependant pas de laisser exploser sa colère et sa frustration lorsqu’il a l’impression de ne pas avancer.

Il y a donc quelque chose de véritablement intéressant dans la relation entre Keller et Loki, qui les rapproche tout autant que cela ne les éloigne. Si les deux personnages ont le même objectif, il leur est impossible de se glisser dans la peau de l’autre pour comprendre pourquoi il agit de la sorte. N’ayant pas d’enfant, ce que traverse Keller face à une telle situation est tout simplement incompréhensible pour Loki. A l’inverse, Keller, qui n’a aucune expérience dans le monde de la police et des enquêtes criminelles, n’est jamais en mesure de saisir le mode opératoire de l’inspecteur, raison pour laquelle il agit tantôt avec une grande naïveté, tantôt de manière impulsive. Encore plus intéressants sont les choix moraux auxquels les deux personnages sont confrontés à plusieurs reprises et affectent ceux qui les entourent, choix qui font évoluer leur comportement mais sont aussi à même de compromettre les chances de retrouver les filles à temps.

L’enlèvement parfait n’existe pas

Cette étude de caractère peut s’appliquer aux autres personnages centraux, que ce soit Grace Dover, les époux Birch ou encore Holly Jones, un rôle à contre-emploi pour Melissa Leo, un protagoniste intéressant à plus d’un titre. Les personnages traversent tous la même épreuve, mais ils ont chacun une manière différente de l’affronter. Franklin Birch, interprété par Terrence Howard, a tout autant envie que Keller de retrouver sa fille, mais il n’est pas prêt à faire ce que Keller envisage pour y parvenir. Les réactions des protagonistes face à une telle situation qui pourrait arriver à n’importe qui sont toujours réalistes et très humaines, rendant l’émotion d’autant plus perceptible lorsqu’elle surgit – en particulier lors d’une scène difficile où l’inspecteur Loki demande aux Birch et à Keller d’identifier des vêtements tâchés de sang qui pourraient être ceux de leurs filles. Il est alors dommage que certains personnages, comme Franklin justement, ou encore Grace et Ralph Dover, ne soient pas plus développés.

Par ailleurs, force est de constater que le film est trop long. Plusieurs scènes sont trop lentes et cassent parfois le rythme. Si la tension est à son comble à plus d’une reprise, elle chute drastiquement lors de certaines pauses qui s’étirent un peu trop, voire disparaît parfois complètement, pour ne pas revenir avant un petit moment. S’il est difficile de dire que le spectateur s’ennuie, il a quand même l’occasion de regarder sa montre. Signe qui ne trompe pas que le rythme est inégal et aurait dû être plus dense, plus compact, bref, que quinze à vingt minutes du film sont en trop et auraient allégrement pu être enlevées.

Conclusion

Il y presque trois ans, Denis Villeneuve avait frappé fort avec Incendies, drame multi-récompensé qui n’avait pas attiré un large public en salles. Le voilà qui revient avec l’un des meilleurs thrillers de l’année 2013, noir, dur, tendu, parfaitement écrit, habilement réalisé et superbement joué, bénéficiant en outre d’une très belle photographie. S’il est trop long, n’évite pas les baisses de rythme et aurait pu soigner un peu plus certains de ses personnages secondaires, Prisoners est un film qui, même s’il n’a pas leur niveau, s’inscrit dans la droite lignée des meilleures œuvres du genre, celles qui doivent être vues plusieurs fois pour en saisir toutes les subtilités. Reste maintenant à voir si, comme le disent de nombreuses critiques qui s’avancent toujours un peu vite sur ce sujet, le film sera présent à la prochaine cérémonie des Oscars.



Prisoners. Réalisé par Denis Villeneuve. Ecrit par Aaron Guzikowski. Produit par Broderick Johnson, Steven P. Wagner, Kira Davis, Andrew A. Kosove, Adam Kolbrenner et Mark Wahlberg. Avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Maria Bello, Viola Davis, Terrence Howard, Melissa Leo, Paul Dano et Dylan Minnette. Distribué en France par SND. Distribué à l’étranger par Warner Bros. 153 minutes.


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