
Touche pas à ma fille
Note : 16/20
Un thriller
policier bien exécuté, parfaitement écrit et interprété, qui réussit à être
prenant presque de bout en bout mais ne parvient pas à éviter quelques
longueurs
Le genre du thriller est aujourd’hui l’un des plus
utilisés par les scénaristes et les réalisateurs pour raconter une histoire.
L’un des plus appréciés aussi. Cependant, si le nombre de ces films n’a pas
cessé d’augmenter au fil des années, plus rares sont ceux qui restent en tête après
le premier visionnage et offrent plusieurs interprétations possibles. On se
souvient, dans les années 1990, du Silence
des Agneaux et de Seven, deux
films qui ont durablement marqué les esprits, suivi, au début des années 2000,
par le Mystic River de Clint Eastwood.
S’il n’est assurément pas du niveau de ces trois films, Prisoners vaut assurément le
détour et fait probablement partie des thrillers dont on se souviendra
plusieurs années après.
Synopsis
Dans une banlieue de Boston, deux familles voisines
et amies, les Keller et les Birch, partagent le repas traditionnel de
Thanksgiving dans la bonne humeur. Cette joie est vite brisée lorsque leurs
filles de six ans, Anna et Joy, disparaissent alors qu’elles jouaient dehors.
L’enquête est confiée à l’inspecteur Loki. Rapidement, Alex Jones, un jeune
homme qui était présent dans sa caravane au moment des faits, est arrêté, mais
est relâché quelques jours plus tard faute de preuves, entraînant la fureur de
Keller, le père d’Anna. Keller décide de poursuivre l’enquête à sa manière. De
son côté, Loki essaie de trouver des indices qui aideraient à retrouver les
filles, mais ils sont peu nombreux. Alors que l’opposition entre eux devient
plus grande et que la tension monte, Keller et Loki savent que le temps joue
contre eux, car plus les jours passent, moins les chances de retrouver les deux
filles vivantes sont grandes…
Une
intrigue tendue qui exploite bien les codes du genre
Il ne faut pas longtemps à Denis Villeneuve et son
scénariste Aaron Guzikowski pour donner une idée au public de ce qui les attend
au cours du film, qui s’ouvre sur une forêt enneigée où Keller et son fils
Ralph chassent un cerf. Le ton est
donné : l’ambiance est froide, les personnages vont souffrir, la noirceur
va être au rendez-vous. Les seuls moments heureux auxquels les Keller et
les Birch, et par extension le spectateur, ont droit se trouvent au début du
film, lorsqu’ils fêtent ensemble Thanksgiving, mangent et rigolent. Rien ne
semble pouvoir venir troubler leur journée. Mais, dès la première sortie d’Anna
et Joy, accompagnées par Ralph et Eliza, la sœur aînée de Joy, la tension
s’installe à la vue de cette caravane, plantée au beau milieu de la résidence
alors qu’elle n’a rien à y faire. Lorsqu’elles ressortent pour jouer, les
fillettes ne préviennent ni parents ni frères et sœurs. Les Keller et les Birch
les cherchent mais ne les trouvent pas. Plus aucun doute ne subsiste
alors : elles ont été enlevées.
Pendant les 2h10 qui suivent, l’histoire de Prisoners prend
un malin plaisir à jouer avec les nerfs de son spectateur en le plaçant
tantôt du côté des familles, notamment celle des Keller, tantôt du côté de la
police, symbolisée majoritairement par l’inspecteur Loki. A travers une mise en
scène sobre et efficace, Villeneuve parvient sans peine à faire ressentir à
l’audience toute l’horreur d’une telle situation, où le stress monte graduellement de tous les côtés et où le temps
est compté – élément qui contribue d’ailleurs à la tension générale : de
temps à autre, un personnage, que ce soit Keller, Loki ou un membre des
familles, rappelle depuis combien de jours les filles ont disparu, insufflant
ainsi un sentiment d’urgence toujours
plus grand car, comme le rappelle Keller à Loki lors d’une confrontation
tendue, passée la première semaine, les chances de retrouver les disparues
vivantes sont proches de zéro. Sublimé par la magnifique photographie de Roger
Deakins, qui donne au film son côté froid et désespéré participant directement
à la noirceur ambiante, le climat joue
également un gros rôle dans l’atmosphère suffocante qui se dégage de l’ensemble :
quel que soit le moment, quelle que soit la situation, les conditions
climatiques sont mauvaises – il pleut, il neige, il vente, et ce temps n’est
finalement que le reflet du malheur qui frappe les deux familles.
Comme Seven ou
Mystic River avant lui, Prisoners
tient en haleine le public en jouant habilement avec les codes d’un genre
pourtant déjà exploité de fond en comble. Comme dans ceux de David Fincher
et Clint Eastwood, le film de Denis Villeneuve a la bonne idée de ne pas
chercher à maintenir constamment son suspense, ménageant des pauses, des
instants plus calmes où les personnages se laissent submerger par leurs
émotions. En résulte des passages
parfois à la limite de l’horreur, où le spectateur retient son souffle, se
laissant surprendre à plus d’une reprise. Sans en dévoiler tout le contenu,
c’est notamment vrai lors d’une superbe scène où Loki, croyant avoir trouvé le
vrai coupable, rentre dans sa maison et découvre de grandes caisses noires
verrouillées par des cadenas. Ces scènes ne sont pas nombreuses, mais,
lorsqu’elles surviennent, le sentiment de peur et de panique qui habite tout le
film est poussé à son paroxysme. Comme tout bon thriller policier, Prisoners est une course contre la
montre où chaque élément, chaque indice,
chaque détail a son importance. Sans la révéler, la fin imbrique de manière
parfaitement logique et cohérente toutes les informations délivrées au cours de
l’intrigue, démontrant ainsi une remarquable construction scénaristique qui ne
trouve sa conclusion que lors de la toute dernière scène.
Une
étude de caractère poussée
La grande force de Prisoners réside incontestablement dans ses personnages, tous très
bien joués, qui ont des réactions différentes face à l’enlèvement des deux
filles. Dans une certaine mesure, ce kidnapping n’affecte pas seulement les
pères, les mères, les frères et sœurs ou ceux qui mènent l’enquête, mais
également tous les habitants de la ville en général. Sans jamais le laisser
transparaître directement, le comportement des personnages principaux face à
cette terrible situation laisse supposer que le film est un miroir de l’Amérique contemporaine, tentée de se replier
sur elle-même lorsqu’elle a peur et n’a que peu de solutions face aux épreuves
qu’elle affronte. Cette interprétation est surtout visible à travers les
deux protagonistes principaux, Keller et Loki.
Superbement
joué par Hugh Jackman, qui livre sinon la meilleure, du moins l’une des plus
belles performances de sa carrière, Keller est un père de famille sans
histoire, qui a réussi à arrêter l’alcool grâce au soutien de sa famille. Adapte du mouvement survivaliste, il a entassé un
nombre impressionnant de vivres et de matériel dans son sous-sol pour se
préparer à une éventuelle catastrophe, pensant ainsi pouvoir tout affronter.
Rien, cependant, ne l’a préparé à l’enlèvement de sa fille. Lorsque Alex est
relâché et que Loki n’est pas capable de le faire garder plus longtemps en
garde à vue, Keller déchaîne sa rage sur ce dernier et ne fait plus confiance à
la police pour retrouver Anna et Joy. Son comportement évolue et, même s’il ne
le montre pas, son manque de sommeil et sa colère constamment palpable
témoignent de son stress et de sa peur. Persuadé que la police ne fait pas le
nécessaire, il va alors faire quelque chose qui ne serait pas concevable en
temps normal, persuadé que c’est à ce prix qu’il retrouvera vivante sa fille. Très
religieux, Keller en appelle souvent à Dieu et se raccroche à sa foi lorsque
tout semble perdu, un élément qui gagne en profondeur au cours du récit et
devient réellement intéressant à la fin, où Keller semble avoir la juste
récompense mais aussi la punition qu’il mérite après ce qu’il a commis.
A
l’inverse, l’inspecteur Loki, magistralement interprété par un Jake Gyllenhaal
qui trouve lui aussi l’un de ses meilleurs rôles, tente de rester rationnel
face à la situation, et fait confiance à son instinct qui ne l’a jusqu’ici
jamais trahi. Contrairement à
Keller, Loki contient sa rage ; sa prudence et son intelligence en font un
enquêteur véritablement doué, ce dont il a bien conscience. Ses tatouages
témoignent d’un passé difficile qu’il aimerait bien oublier, lui rappelant des
démons auxquels il doit toujours faire face. Plutôt solitaire, il aime rester à
l’écart, que ce soit dans son travail ou à l’extérieur, et passe du temps à
observer ceux qui l’entourent. Le fait qu’il préfère travailler en solo le rend
ainsi assez peu tolérant aux ingérences de Keller dans son enquête, ce qui
s’accentue lorsque ce dernier lui dit clairement qu’il n’en fait pas
suffisamment. Les méthodes calmes et minutieuses de Loki ne l’empêchent
cependant pas de laisser exploser sa colère et sa frustration lorsqu’il a
l’impression de ne pas avancer.
Il y a donc
quelque chose de véritablement intéressant dans la relation entre Keller et
Loki, qui les rapproche tout autant que cela ne les éloigne. Si les deux
personnages ont le même objectif, il leur est impossible de se glisser dans la
peau de l’autre pour comprendre pourquoi il agit de la sorte. N’ayant pas d’enfant, ce que traverse Keller face à
une telle situation est tout simplement incompréhensible pour Loki. A
l’inverse, Keller, qui n’a aucune expérience dans le monde de la police et des
enquêtes criminelles, n’est jamais en mesure de saisir le mode opératoire de
l’inspecteur, raison pour laquelle il agit tantôt avec une grande naïveté,
tantôt de manière impulsive. Encore plus
intéressants sont les choix moraux auxquels les deux personnages sont
confrontés à plusieurs reprises et affectent ceux qui les entourent, choix
qui font évoluer leur comportement mais sont aussi à même de compromettre les
chances de retrouver les filles à temps.
L’enlèvement
parfait n’existe pas
Cette étude de caractère peut s’appliquer aux autres
personnages centraux, que ce soit Grace Dover, les époux Birch ou encore Holly
Jones, un rôle à contre-emploi pour Melissa Leo, un protagoniste intéressant à
plus d’un titre. Les personnages traversent tous la même épreuve, mais ils ont
chacun une manière différente de l’affronter. Franklin Birch, interprété par
Terrence Howard, a tout autant envie que Keller de retrouver sa fille, mais il
n’est pas prêt à faire ce que Keller envisage pour y parvenir. Les réactions des protagonistes face à une
telle situation qui pourrait arriver à n’importe qui sont toujours réalistes et
très humaines, rendant l’émotion d’autant plus perceptible lorsqu’elle surgit
– en particulier lors d’une scène difficile où l’inspecteur Loki demande aux
Birch et à Keller d’identifier des vêtements tâchés de sang qui pourraient être
ceux de leurs filles. Il est alors
dommage que certains personnages, comme Franklin justement, ou encore Grace et
Ralph Dover, ne soient pas plus développés.
Par ailleurs, force est de constater que le film est trop long. Plusieurs scènes
sont trop lentes et cassent parfois le rythme. Si la tension est à son comble à
plus d’une reprise, elle chute drastiquement lors de certaines pauses qui
s’étirent un peu trop, voire disparaît parfois complètement, pour ne pas
revenir avant un petit moment. S’il est difficile de dire que le spectateur
s’ennuie, il a quand même l’occasion de regarder sa montre. Signe qui ne trompe
pas que le rythme est inégal et aurait
dû être plus dense, plus compact, bref, que quinze à vingt minutes du film sont
en trop et auraient allégrement pu être enlevées.
Conclusion
Il y presque trois ans, Denis Villeneuve avait frappé
fort avec Incendies, drame
multi-récompensé qui n’avait pas attiré un large public en salles. Le voilà qui
revient avec l’un des meilleurs thrillers de l’année 2013, noir, dur, tendu,
parfaitement écrit, habilement réalisé et superbement joué, bénéficiant en
outre d’une très belle photographie. S’il est trop long, n’évite pas les
baisses de rythme et aurait pu soigner un peu plus certains de ses personnages
secondaires, Prisoners est un film qui, même s’il n’a pas leur niveau, s’inscrit
dans la droite lignée des meilleures œuvres du genre, celles qui doivent être
vues plusieurs fois pour en saisir toutes les subtilités. Reste maintenant à
voir si, comme le disent de nombreuses critiques qui s’avancent toujours un peu
vite sur ce sujet, le film sera présent à la prochaine cérémonie des Oscars.
Si vous aimez ce film, vous pourriez également aimer :




Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire