vendredi 1 novembre 2013

Gravity


Dans l'espace, personne ne m'entend respirer

Note : 19/20



Le chef-d’œuvre d’un réalisateur au sommet de son art, qui revient après une longue absence et livre un film de science-fiction immersif et unique









Octobre 2006. Dans un peu plus d’un mois, le monde verra le retour de James Bond après quatre ans d’absence dans le Casino Royale de Martin Campbell. Les mauvaises langues, de celles qui mériteraient des baffes dans la gueule, sont nombreuses à critiquer Daniel Craig, l’acteur britannique choisi pour donner une nouvelle image au personnage mythique. Critiques qui se tairont très vites lorsque le film paraîtra. Mais, en ce mercredi 18, c’est un autre film qui attire l’attention. Une fable d’anticipation qui a pour nom Les Fils de l’homme et est adaptée d’un roman à succès de P.D. James. Son réalisateur, le mexicain Alfonso Cuaron, s’est auparavant fait connaître en 2001 avec Y tu mama tambien !, mais aussi et surtout, en 2004, avec l’adaptation sur grand écran du troisième volet des aventures d’Harry Potter, Le prisonnier d’Azkaban. Fort de ces acquis, Cuaron livre, avec Les Fils de l’homme, un film superbement réalisé et interprété, encensé par les critiques du monde entier, qui se retrouve même nominé dans trois catégories aux Oscars. Malgré cela, le film ne remporte pas le succès public qu’il aurait mérité, mais beaucoup pensent que ce n’est pas grave, que cela ne va pas empêcher l’ingénieux réalisateur de rebondir rapidement. Alfonso Cuaron n’aura pas été si rapide que cela, puisqu’il a fallu attendre sept longues années pour le voir débarquer avec une nouvelle œuvre. Une attente qui, au vu de l’incroyable qualité de Gravity, est immédiatement pardonnée.

Synopsis

Experte en ingénierie médicale, le docteur Ryan Stone effectue sa première sortie dans l’espace à bord de la navette Explorer afin d’aider à la réparation du télescope Hubble. Elle accompagne l’équipe du lieutenant Matthew Kowalski, un astronaute qui effectue pour sa part sa dernière mission avant de prendre sa retraite. Alors que tout se déroule pour le mieux, le centre de contrôle les avertit qu’un satellite russe vient d’être détruit et que les débris ont percuté d’autres satellites, entraînant une terrible réaction en chaîne. Les débris percutent Explorer et détruisent la navette spatiale, laissant Stone et Kowalski seuls survivants de la catastrophe. Ayant perdu tout contact avec la Terre, les deux scientifiques dérivent dans l’espace. Alors que la panique grandit, que leur réserve d’oxygène diminue rapidement et que le silence les accable, leur seule chance de s’en sortir semble être de parvenir à rejoindre la station spatiale la plus proche…

Houston, miracle technique et visuel en vue !

Jusqu’à Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban inclus, Alfonso Cuaron était considéré comme un bon réalisateur, capable de bien mettre en scène une histoire et de la rendre crédible à souhait, mais n’avait pas fait preuve d’un génie particulier en ce qui concerne sa réalisation. Les Fils de l’homme est venu changer la donne et lui donner le statut qu’il a aujourd’hui. Souvenez-vous. Alors que le film est entré dans son acte final, Théo, le personnage interprété par Clive Owen, est contraint de traverser une zone de guerre pour protéger et rejoindre Kee, la jeune femme qu’il a juré d’amener à bon port, alors que les balles fusent et que les explosions retentissent partout autour de lui. Pour cette scène précise, le réalisateur fait alors preuve d’une audace peu commune : là où bon nombre d’autres réalisateurs se seraient contentés de tourner une multitude de plans sous différents angles et de les rendre dynamiques au montage, Cuaron fait le pari de tourner un plan-séquence. Le résultat s’avère payant : la scène est hallucinante de réalisme et d’intensité, et compte pour beaucoup dans les éloges que le film reçoit de la part des critiques. Toujours discutée aujourd’hui à l’évocation du film, la scène révèle également l’ambition esthétique de son auteur.

Sept ans plus tard, le mexicain n’attend pas la dernière partie de sa nouvelle œuvre pour montrer toute l’étendue de cette ambition et de cette maîtrise technique démesurées. Gravity s’ouvre sur un plan-séquence d’une bonne quinzaine de minutes visuellement parfait, durant lequel le spectateur voit d’abord un côté de la Terre illuminé par les lumières des villes et quelques rayons de soleil, puis la navette Explorer se rapprocher progressivement, fait la connaissance de Ryan Stone, de Matthew Kowalski et d’un troisième membre de l’équipage alors que la caméra s’approche d’eux et les suit à tour de rôle dans leur occupation du moment tout en partageant la bonne ambiance qui règne entre eux, avant que Houston ne les avertisse trop tard du danger des débris qui arrivent à toute vitesse suite à l’explosion du satellite russe et l’endommagement d’autres vaisseaux proches. Déjà magistral jusqu’ici, le plan-séquence culmine dans une scène d’une force visuelle rare durant laquelle les différentes parties d’Explorer sont disloquées, voire complètement pulvérisées par les débris qui continuent leur course, tandis que Ryan Stone tente tant bien que mal de se détacher du bras télescopique qui risque de l’entraîner trop loin dans l’immensité. Ce n’est que lorsqu’elle parvient finalement à se libérer que Cuaron se résout à couper pour enchaîner sur le plan suivant.

Si l’entrée en matière est prodigieuse, la suite réussit à rester au même niveau et ne déçoit à aucun moment d’un point de vue technique. Pendant l’heure et quart qui suit, le réalisateur émerveille constamment le spectateur, qui en prend constamment plein les yeux et les oreilles. Magnifiés par la photographie irréprochable d’Emmanuel Lubezki, les plans montrant la Terre sont tout bonnement splendides, que ce soit lorsqu’ils révèlent un lever de soleil, les lumières des grandes villes plongées dans la nuit, ou encore d’autres phénomènes lumineux comme des aurores boréales. Les plans les plus impressionnants restent cependant ceux où Stone et Kowalski se retrouvent à la dérive dans l’espace, uniquement attachés l’un à l’autre ; plus encore que les navettes ou les stations spatiales, le vide est ici le décor le plus intéressant du film, tout aussi fascinant qu’il n’est terrifiant, car synonyme d’une mort certaine pour les deux protagonistes s’ils ne trouvent pas un moyen de retourner d’où ils viennent. Quant aux scènes en caméra subjective, mettant directement le spectateur à la place de Stone, ou celles où elle se débat désespérément pour tenter d’agripper quelque chose, elles créent un climat particulièrement étouffant et anxiogène qui se maintient jusqu’au bout. Climat bien aidé par le son, qui s’avère ici fondamental et participe pleinement à l’immersion : rarement le silence aura été aussi pesant, donnant véritablement aux personnages comme au public l’impression d’être coupés de tout. Seuls la respiration et les bruits bien faibles des corps et des objets lui font écho. Assez rare, la musique de Steven Price n’en reste pas moins efficace, faisant vite grimper la tension dans les scènes d’action très réussies qui donnent le sentiment que le danger peut surgir à n’importe quel moment et provenir de n’importe où. On sent bien qu’aucun détail n’a été laissé au hasard, et que le réalisateur a beaucoup potassé son sujet à travers des documents fournis par la NSA et autres ; le réalisme est poussé à son paroxysme, toutes les situations sont crédibles, si bien qu’on en vient presque à se demander s’il s’agit vraiment de science-fiction. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si de nombreux astronautes et autres spécialistes de la profession ont trouvé le film juste et ont exprimé leur enthousiasme à son sujet. Avec une mise en scène incroyablement maîtrisée et immersive de bout en bout, Alfonso Cuaron fait de Gravity une expérience sensorielle unique comme les spectateurs n’en ont peut-être jamais vécu auparavant et n’ont revivront jamais, ou du moins pas de si tôt.

Allégorie de la vie

On aurait cependant tort de dire que le scénario concocté par Cuaron et son fils Jonas n’est qu’un prétexte à mettre en scène un tour de force visuel. Si le postulat qui met en branle le film est assez simple, l’histoire se révèle plus profonde qu’il n’y paraît de prime abord, et offre quelques pistes d’interprétation intéressantes. Si Gravity est avant tout un intense survival dans l’espace, en filigrane, il s’agit aussi de l’histoire d’une femme confrontée à la perspective de la mort et devant choisir d’y faire face ou non, compte tenu des évènements antérieurs de sa vie. Sans en dévoiler la nature, le docteur Stone a vécu par le passé un traumatisme fort qui l’a marquée à jamais. Ne semblant pas réussir à s’en remettre, elle s’est progressivement coupée des autres, ne désirant rien d’autre que d’être seule pour faire face à son malheur, pensant que personne ne peut l’aider à surmonter sa peine. Elle ne pensait pas que son désir serait exaucé d’une telle manière : la situation que vit Stone pendant tout le film n’est finalement que le miroir de ce désir inconscient qui la coupe du monde au sens propre du terme. Situation face à laquelle elle va devoir se battre pour survivre, et durant laquelle désir de vivre et pulsion de mort vont se côtoyer et s’entrechoquer à plusieurs reprises.

Partie pour une mission de routine qui devait s’avérer simple, le périple qu’entreprend la jeune femme pour rentrer chez elle, aidée par Kowalski, est à la fois une lutte pour son existence sur le plan physique mais également, de manière plus métaphorique, un combat pour réussir à vaincre ce terrible traumatisme, aller de l’avant et réapprendre à vivre. En un mot, c’est une renaissance. En ce sens, Alfonso Cuaron réexplore avec plus ou moins de précision des thèmes qu’il avait déjà commencé à étudier dans ses précédents films, notamment Les Fils de l’homme : le courage d’une personne ordinaire dans une situation qui ne l’est pas, l’abnégation, la question de la mort, la valeur d’une vie humaine, mais aussi et surtout l’instinct de survie, qui est ici poussé très loin. Cuaron ne ménage pas son héroïne et lui en fait baver jusqu’au final surprenant, la forçant constamment à faire preuve d’ingéniosité et de résistance pour se dépêtrer de situations de plus en plus tendues. Comme dans la vie de n’importe quel être humain, Ryan Stone est tour à tour stressée, émerveillée, paniquée, optimiste, mélancolique, avec des regains d’espoir mais aussi des moments de doute et de découragement. Stone et Kowalski sont comme n’importe quel autre homme ou femme, et c’est pour cette raison qu’ils sont si attachants.

Autant dire que pour les incarner, mieux valait réussir à trouver deux acteurs chevronnés et n’ayant pas peur de tout donner pour les rendre le plus crédible possible. Là encore, Cuaron et son équipe ne se sont pas trompés. Si elle a effectivement passé une partie de sa carrière à jouer dans des comédies à la qualité pour le moins douteuse, Sandra Bullock incarne avec force et caractère le docteur Ryan Stone, prouvant qu’elle n’a pas volé son Oscar pour The Blind Side il y a trois ans. Juste et crédible de bout en bout, l’actrice de 49 ans étonne dans ce rôle intense physiquement et signe possiblement sa meilleure performance, prouvant une nouvelle fois qu’elle peut pratiquement tout jouer. Quant à George Clooney, il est lui aussi excellent dans la peau de Matt Kowalski, mentor et guide de Stone, astronaute en mission pour la dernière fois avant la retraite très détendu et aimant plaisanter mais également prêt à tout pour protéger les membres de son équipage. Sans surprise, les très rares moments d’humour, qui désamorcent un peu la tension dramatique, viennent de lui.

La perfection n’est pas dans l’espace

Reste que, si grand et puissant qu’il soit, Gravity possède, comme tous les autres films, quelques petits défauts qu’il n’est pas possible d’occulter. Mineurs dans cet océan de qualités, certes, mais quand même présents. En premier lieu, force est de constater que si le scénario ne manque pas de sens et s’avère dans l’ensemble bien construit, il n’est pas à la hauteur et n’a pas le degré d’interprétation des classiques dont il s’inspire et auxquels il semble directement faire référence, des films comme 2001 : l’odyssée de l’espace ou encore le Solaris d’Andreï Tarkovski.

Par ailleurs, la fin du film représente quelque chose qui se rapproche du paradoxe : si le dernier acte s’avère un peu moins spectaculaire que le reste pour laisser la place à l’histoire, le spectateur ne peut s’empêcher d’en vouloir plus quand arrive le générique final tant l’émerveillement a été palpable. Il est presque dommage que le film ne fasse qu’une heure et demie et que Cuaron et son fils n’aient pas réussi à étirer un peu plus leur scénario pour prolonger un peu plus longtemps l’expérience.

Enfin, quelques rares dialogues ne sonnent pas très justes et sont même parfois à la limite de la niaiserie et du ridicule. C’est surtout vrai dans une scène particulière et un poil trop longue au milieu du film qui, paradoxalement, est aussi le point tournant de l’intrigue.

Conclusion

Inutile d’en dire plus. Gravity est sans aucun doute le nouveau chef-d’œuvre de l’ère numérique, élevant l’usage de la 3D à un niveau encore supérieur à celui établi par Avatar il y quatre ans. James Cameron lui-même a dit qu’il s’agissait du meilleur film sur l’espace qu’il ait jamais vu. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que Gravity est d’ores et déjà le plus beau film de l’année 2013 sur le plan technique et visuel, renvoyant aux vestiaires d’autres blockbusters pourtant très réussis à ce niveau. Alfonso Cuaron n’a cessé de progresser en tant que cinéaste depuis dix ans, et avait frappé un grand coup avec Les Fils de l’homme. Gravity représente probablement son apogée d’un point de vue artistique, et il ne serait pas surprenant que le film soit nominé dans plusieurs catégories aux prochains Oscars. Espérons simplement que Cuaron ne mette pas sept nouvelles années pour en réaliser un autre. Gravity est un très grand film qui va sûrement marquer de son empreinte l’histoire du cinéma. Tout simplement.







Gravity. Réalisé par Alfonso Cuaron. Ecrit par Alfonso et Jonas Cuaron. Produit par David Heyman, Alfonso Cuaron, Christopher DeFaria, Nikki Penny et Stephen Jones. Avec Sandra Bullock et George Clooney. Distribué en France par Warner Bros. France. Distribué à l’étranger par Warner Bros. Pictures. 90 minutes.












































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































  


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