Dans l'espace, personne ne m'entend respirer
Note : 19/20
Le
chef-d’œuvre d’un réalisateur au sommet de son art, qui revient après une
longue absence et livre un film de science-fiction immersif et unique
Octobre 2006. Dans un peu plus d’un mois, le monde
verra le retour de James Bond après quatre ans d’absence dans le Casino Royale de Martin Campbell. Les
mauvaises langues, de celles qui mériteraient des baffes dans la gueule, sont
nombreuses à critiquer Daniel Craig, l’acteur britannique choisi pour donner
une nouvelle image au personnage mythique. Critiques qui se tairont très vites
lorsque le film paraîtra. Mais, en ce mercredi 18, c’est un autre film qui
attire l’attention. Une fable d’anticipation qui a pour nom Les Fils de l’homme et est adaptée d’un
roman à succès de P.D. James. Son réalisateur, le mexicain Alfonso Cuaron,
s’est auparavant fait connaître en 2001 avec Y tu mama tambien !, mais aussi et surtout, en 2004, avec
l’adaptation sur grand écran du troisième volet des aventures d’Harry Potter, Le prisonnier d’Azkaban. Fort de ces
acquis, Cuaron livre, avec Les Fils de
l’homme, un film superbement réalisé et interprété, encensé par les
critiques du monde entier, qui se retrouve même nominé dans trois catégories
aux Oscars. Malgré cela, le film ne remporte pas le succès public qu’il aurait
mérité, mais beaucoup pensent que ce n’est pas grave, que cela ne va pas
empêcher l’ingénieux réalisateur de rebondir rapidement. Alfonso Cuaron n’aura pas été si rapide que cela, puisqu’il a fallu attendre
sept longues années pour le voir débarquer avec une nouvelle œuvre. Une attente
qui, au vu de l’incroyable qualité de Gravity,
est immédiatement pardonnée.
Synopsis
Experte en ingénierie médicale, le docteur Ryan Stone
effectue sa première sortie dans l’espace à bord de la navette Explorer afin
d’aider à la réparation du télescope Hubble. Elle accompagne l’équipe du
lieutenant Matthew Kowalski, un astronaute qui effectue pour sa part sa
dernière mission avant de prendre sa retraite. Alors que tout se déroule pour
le mieux, le centre de contrôle les avertit qu’un satellite russe vient d’être
détruit et que les débris ont percuté d’autres satellites, entraînant une
terrible réaction en chaîne. Les débris percutent Explorer et détruisent la
navette spatiale, laissant Stone et Kowalski seuls survivants de la
catastrophe. Ayant perdu tout contact avec la Terre, les deux scientifiques
dérivent dans l’espace. Alors que la panique grandit, que leur réserve
d’oxygène diminue rapidement et que le silence les accable, leur seule chance
de s’en sortir semble être de parvenir à rejoindre la station spatiale la plus
proche…
Houston,
miracle technique et visuel en vue !
Jusqu’à Harry
Potter et le prisonnier d’Azkaban inclus, Alfonso Cuaron était considéré
comme un bon réalisateur, capable de bien mettre en scène une histoire et de la
rendre crédible à souhait, mais n’avait pas fait preuve d’un génie particulier
en ce qui concerne sa réalisation. Les Fils de l’homme est venu changer la
donne et lui donner le statut qu’il a aujourd’hui. Souvenez-vous. Alors que
le film est entré dans son acte final, Théo, le personnage interprété par Clive
Owen, est contraint de traverser une zone de guerre pour protéger et rejoindre
Kee, la jeune femme qu’il a juré d’amener à bon port, alors que les balles
fusent et que les explosions retentissent partout autour de lui. Pour cette
scène précise, le réalisateur fait alors preuve d’une audace peu commune :
là où bon nombre d’autres réalisateurs se seraient contentés de tourner une
multitude de plans sous différents angles et de les rendre dynamiques au
montage, Cuaron fait le pari de tourner un plan-séquence. Le résultat s’avère
payant : la scène est hallucinante de réalisme et d’intensité, et compte
pour beaucoup dans les éloges que le film reçoit de la part des critiques.
Toujours discutée aujourd’hui à l’évocation du film, la scène révèle également l’ambition
esthétique de son auteur.
Sept ans plus tard, le mexicain n’attend pas la dernière partie de sa nouvelle œuvre pour
montrer toute l’étendue de cette ambition et de cette maîtrise technique
démesurées. Gravity s’ouvre sur un
plan-séquence d’une bonne quinzaine de minutes visuellement parfait, durant
lequel le spectateur voit d’abord un côté de la Terre illuminé par les lumières
des villes et quelques rayons de soleil, puis la navette Explorer se rapprocher
progressivement, fait la connaissance de Ryan Stone, de Matthew Kowalski et
d’un troisième membre de l’équipage alors que la caméra s’approche d’eux et les
suit à tour de rôle dans leur occupation du moment tout en partageant la bonne
ambiance qui règne entre eux, avant que Houston ne les avertisse trop tard du
danger des débris qui arrivent à toute vitesse suite à l’explosion du satellite
russe et l’endommagement d’autres vaisseaux proches. Déjà magistral jusqu’ici,
le plan-séquence culmine dans une scène d’une force visuelle rare durant
laquelle les différentes parties d’Explorer sont disloquées, voire complètement
pulvérisées par les débris qui continuent leur course, tandis que Ryan Stone
tente tant bien que mal de se détacher du bras télescopique qui risque de
l’entraîner trop loin dans l’immensité. Ce n’est que lorsqu’elle parvient
finalement à se libérer que Cuaron se résout à couper pour enchaîner sur le
plan suivant.
Si l’entrée en matière est prodigieuse, la suite
réussit à rester au même niveau et ne déçoit à aucun moment d’un point de vue
technique. Pendant l’heure et quart qui
suit, le réalisateur émerveille constamment le spectateur, qui en prend
constamment plein les yeux et les oreilles. Magnifiés par la photographie
irréprochable d’Emmanuel Lubezki, les plans montrant la Terre sont tout
bonnement splendides, que ce soit lorsqu’ils révèlent un lever de soleil, les
lumières des grandes villes plongées dans la nuit, ou encore d’autres
phénomènes lumineux comme des aurores boréales. Les plans les plus impressionnants restent cependant ceux où Stone et
Kowalski se retrouvent à la dérive dans l’espace, uniquement attachés l’un
à l’autre ; plus encore que les navettes ou les stations spatiales, le vide est ici le décor le plus
intéressant du film, tout aussi fascinant qu’il n’est terrifiant, car
synonyme d’une mort certaine pour les deux protagonistes s’ils ne trouvent pas
un moyen de retourner d’où ils viennent. Quant aux scènes en caméra subjective,
mettant directement le spectateur à la place de Stone, ou celles où elle se
débat désespérément pour tenter d’agripper quelque chose, elles créent un climat particulièrement étouffant et
anxiogène qui se maintient jusqu’au bout. Climat bien aidé par le son, qui s’avère ici fondamental et
participe pleinement à l’immersion : rarement le silence aura été
aussi pesant, donnant véritablement aux personnages comme au public
l’impression d’être coupés de tout. Seuls la respiration et les bruits bien
faibles des corps et des objets lui font écho. Assez rare, la musique de Steven
Price n’en reste pas moins efficace, faisant vite grimper la tension dans les
scènes d’action très réussies qui donnent le sentiment que le danger peut
surgir à n’importe quel moment et provenir de n’importe où. On sent bien
qu’aucun détail n’a été laissé au hasard, et que le réalisateur a beaucoup
potassé son sujet à travers des documents fournis par la NSA et autres ; le réalisme est poussé à son paroxysme,
toutes les situations sont crédibles, si bien qu’on en vient presque à se
demander s’il s’agit vraiment de science-fiction. Ce n’est d’ailleurs pas un
hasard si de nombreux astronautes et autres spécialistes de la profession ont
trouvé le film juste et ont exprimé leur enthousiasme à son sujet. Avec une
mise en scène incroyablement maîtrisée et immersive de bout en bout, Alfonso Cuaron fait de Gravity une expérience sensorielle unique comme les spectateurs
n’en ont peut-être jamais vécu auparavant et n’ont revivront jamais, ou du
moins pas de si tôt.
Allégorie
de la vie
On aurait cependant tort de dire que le scénario
concocté par Cuaron et son fils Jonas n’est qu’un prétexte à mettre en scène un
tour de force visuel. Si le postulat qui met en branle le film est assez
simple, l’histoire se révèle plus profonde qu’il n’y paraît de prime abord, et
offre quelques pistes d’interprétation intéressantes. Si Gravity est avant tout un intense survival dans l’espace, en filigrane, il s’agit aussi de l’histoire d’une femme confrontée à la perspective
de la mort et devant choisir d’y faire face ou non, compte tenu des
évènements antérieurs de sa vie. Sans en dévoiler la nature, le docteur Stone a
vécu par le passé un traumatisme fort qui l’a marquée à jamais. Ne semblant pas
réussir à s’en remettre, elle s’est progressivement coupée des autres, ne
désirant rien d’autre que d’être seule pour faire face à son malheur, pensant
que personne ne peut l’aider à surmonter sa peine. Elle ne pensait pas que son
désir serait exaucé d’une telle manière : la situation que vit Stone pendant tout le film n’est finalement que le
miroir de ce désir inconscient qui la coupe du monde au sens propre du terme.
Situation face à laquelle elle va devoir se battre pour survivre, et durant
laquelle désir de vivre et pulsion de mort vont se côtoyer et s’entrechoquer à
plusieurs reprises.
Partie pour une mission de routine qui devait
s’avérer simple, le périple qu’entreprend la jeune femme pour rentrer chez
elle, aidée par Kowalski, est à la fois une
lutte pour son existence sur le plan physique mais également, de manière plus
métaphorique, un combat pour réussir à vaincre ce terrible traumatisme, aller
de l’avant et réapprendre à vivre. En un mot, c’est une renaissance. En ce
sens, Alfonso Cuaron réexplore avec plus
ou moins de précision des thèmes qu’il avait déjà commencé à étudier dans ses
précédents films, notamment Les Fils
de l’homme : le courage d’une personne ordinaire dans une situation
qui ne l’est pas, l’abnégation, la question de la mort, la valeur d’une vie
humaine, mais aussi et surtout l’instinct de survie, qui est ici poussé très
loin. Cuaron ne ménage pas son héroïne et lui en fait baver jusqu’au final
surprenant, la forçant constamment à faire preuve d’ingéniosité et de
résistance pour se dépêtrer de situations de plus en plus tendues. Comme dans
la vie de n’importe quel être humain, Ryan Stone est tour à tour stressée,
émerveillée, paniquée, optimiste, mélancolique, avec des regains d’espoir mais
aussi des moments de doute et de découragement. Stone et Kowalski sont comme
n’importe quel autre homme ou femme, et c’est pour cette raison qu’ils sont si
attachants.
Autant dire que pour les incarner, mieux valait
réussir à trouver deux acteurs chevronnés et n’ayant pas peur de tout donner pour
les rendre le plus crédible possible. Là encore, Cuaron et son équipe ne se
sont pas trompés. Si elle a effectivement passé une partie de sa carrière à
jouer dans des comédies à la qualité pour le moins douteuse, Sandra Bullock incarne avec force et caractère
le docteur Ryan Stone, prouvant qu’elle n’a pas volé son Oscar pour The Blind Side il y a trois ans.
Juste et crédible de bout en bout, l’actrice de 49 ans étonne dans ce rôle
intense physiquement et signe possiblement sa meilleure performance, prouvant
une nouvelle fois qu’elle peut pratiquement tout jouer. Quant à George Clooney, il est lui aussi excellent dans la peau de Matt
Kowalski, mentor et guide de Stone, astronaute en mission pour la dernière
fois avant la retraite très détendu et aimant plaisanter mais également prêt à
tout pour protéger les membres de son équipage. Sans surprise, les très rares
moments d’humour, qui désamorcent un peu la tension dramatique, viennent de
lui.
La
perfection n’est pas dans l’espace
Reste que, si grand et puissant qu’il soit, Gravity possède, comme tous les autres
films, quelques petits défauts qu’il n’est pas possible d’occulter. Mineurs
dans cet océan de qualités, certes, mais quand même présents. En premier lieu, force est de constater que si le scénario ne
manque pas de sens et s’avère dans l’ensemble bien construit, il n’est pas à la
hauteur et n’a pas le degré d’interprétation des classiques dont il s’inspire
et auxquels il semble directement faire référence, des films comme 2001 : l’odyssée de l’espace ou
encore le Solaris d’Andreï Tarkovski.
Par ailleurs, la fin du film représente quelque chose
qui se rapproche du paradoxe : si le dernier acte s’avère un peu moins
spectaculaire que le reste pour laisser la place à l’histoire, le spectateur ne
peut s’empêcher d’en vouloir plus quand arrive le générique final tant
l’émerveillement a été palpable. Il est
presque dommage que le film ne fasse qu’une heure et demie et que Cuaron et
son fils n’aient pas réussi à étirer un peu plus leur scénario pour prolonger
un peu plus longtemps l’expérience.
Enfin, quelques rares dialogues ne sonnent pas très justes et sont même parfois à la limite de la
niaiserie et du ridicule. C’est surtout vrai dans une scène particulière et
un poil trop longue au milieu du film qui, paradoxalement, est aussi le point
tournant de l’intrigue.
Conclusion
Inutile d’en dire plus. Gravity est sans aucun doute le
nouveau chef-d’œuvre de l’ère numérique, élevant l’usage de la 3D à un
niveau encore supérieur à celui établi par Avatar
il y quatre ans. James Cameron lui-même a dit qu’il s’agissait du meilleur film
sur l’espace qu’il ait jamais vu. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que Gravity est d’ores et déjà le plus beau
film de l’année 2013 sur le plan technique et visuel, renvoyant aux vestiaires
d’autres blockbusters pourtant très réussis à ce niveau. Alfonso Cuaron n’a
cessé de progresser en tant que cinéaste depuis dix ans, et avait frappé un
grand coup avec Les Fils de l’homme. Gravity
représente probablement son apogée d’un point de vue artistique, et il
ne serait pas surprenant que le film soit nominé dans plusieurs catégories aux
prochains Oscars. Espérons simplement que Cuaron ne mette pas sept nouvelles
années pour en réaliser un autre. Gravity est un très grand film qui va
sûrement marquer de son empreinte l’histoire du cinéma. Tout simplement.
