mercredi 27 août 2014

The Salvation

Ruée vers l'Ouest

Note : 18/20


Un puissant et excellent Western européen comme il n’y en a pas eu depuis très longtemps, extrêmement référencé et ayant le goût des vrais classiques, s’appropriant parfaitement les codes du genre, très ambitieux dans ses idées scénaristiques et pouvant compter sur un solide casting




Le Western. Un genre qui, pour beaucoup, appartient presque exclusivement aux Etats-Unis. C’est en effet un genre qui, à travers ses nombreuses productions, n’a eu de cesse de dépeindre la conquête mouvementée du territoire américain au cours du XIXème siècle ainsi que tous les évènements qui y furent liés de près ou de loin. Si le genre connut une renaissance au tout début des années 1990 avec le sublime Danse avec les loups de Kevin Costner, il n’a jamais plus retrouvé le faste de ses grandes années durant l’âge d’or hollywoodien. Le Western se fait donc aujourd’hui de plus en plus rare sur les écrans. La preuve que le genre n’est plus très vendeur et n’attire plus les foules en salles réside dans l’échec commercial de Cowboys et envahisseurs pendant l’été 2011, crucifié sur place avant même sa sortie à cause de son titre, et de The Lone Ranger l’an dernier, adaptation moderne d’une très populaire série des années 60 – deux films qui, au demeurant, possédaient de bonnes idées vis-à-vis des thématiques inhérentes au genre. Rares sont les Westerns à avoir été salués par la critique et encensés par le public, et, lorsque ce fut le cas, c’était bien plus grâce aux réalisateurs derrière la caméra – que ce soit True Grit, Django Unchained ou le récent The Homesman, les gens y sont surtout allés pour voir le nouveau film des frères Coen, de Quentin Tarantino ou de Tommy Lee Jones. Plus rares encore, ces dernières années, sont les Westerns à ne pas être de nationalité américaine. On se souvient que fin 2008, Kim Jee-woon rendait un bel hommage à la trilogie du Dollar avec son Western déjanté Le Bon, la Brute et le Cinglé. Quelques années plus tard, à la fin de l’été 2011, sortait le très beau Western crépusculaire Blackthorn, qui revisitait la légende de Butch Cassidy. Deux films passés inaperçus ou presque, du moins en France. Aujourd’hui, c’est Kristian Levring, réalisateur danois dont le dernier film remonte à 2002, qui tente sa chance dans ce registre, et le moins que l’on puisse dire, c’est que sa tentative est particulièrement réussie : The Salvation est un brillant Western porté par un casting de haute volée, qui s’approprie parfaitement les codes du genre et s’inscrit dans la lignée de ses classiques, ceux de John Ford, de Sergio Leone ou encore de Sam Peckinpah.

Synopsis

Un endroit de la Frontière américaine, 1871. Jon et son frère Peter sont des pionniers parmi d’autres, tentant de mener une vie décente et sans histoire dans les contrées arides et sauvages d’un territoire encore loin d’être dominé. Sept ans plus tôt, les deux frères ont fui leur pays, le Danemark, alors ravagé par les flammes de la seconde guerre prusso-danoise, et Jon fut obligé de laisser sa femme Marie et son fils Kresten là-bas. C’est donc avec une certaine émotion qu’il les accueille sur le quai de la gare pour les emmener dans l’exploitation de son frère. Les retrouvailles sont cependant de courte durée : dans la diligence qui les transporte, Jon et sa famille sont menacés par les deux hommes qui la partagent avec eux, et le pionnier est éjecté. Retrouvant son fils assassiné et sa femme violée et tuée, il abat les deux responsables. Ce que Jon ne sait pas, c’est qu’il vient de tuer le frère d’Henry Delarue, un chef de gang impitoyable qui fait régner la terreur dans la petite ville proche avec ses hommes de main. Trahi par les habitants qui ont trop peur de Delarue pour s’opposer à lui, Jon va d’abord devoir survivre s’il veut ensuite pouvoir en finir avec le gang une bonne fois pour toutes, ne pouvant compter que sur l’aide de son frère et de la mystérieuse Madelaine, femme muette elle aussi sous la coupe de Delarue.

Frontière très sauvage

L’un des avantages de faire un film assez court – 1h32 au compteur – est que Kristian Levring ne traîne pas à mettre en place l’ambiance de son œuvre. Dès le plan d’ouverture, le spectateur a la sensation d’être face à un authentique Western : la gare où Jon attend sa famille est petite, les gens n’y sont pas nombreux, les hommes portent des chapeaux de cowboys, les femmes se protègent du soleil avec de petites ombrelles, le réservoir d’eau est la seule chose se situant à proximité de l’unique voie ferrée. La séquence d’ouverture fournit déjà plusieurs informations sur les ambitions scénaristiques du film : Kristian Levring et son coscénariste Anders Thomas Jensen montrent d’emblée qu’en 1871, la Frontière américaine – l’Ouest sauvage – est encore loin d’être entièrement conquise, qu’elle reste un territoire hostile qui n’est pas maîtrisé, où le danger peut provenir aussi bien du climat particulièrement épuisant que des animaux ou même des hommes. Une impression qui se confirme immédiatement après, lorsque Jon, sa femme et son fils se retrouvent en compagnie du frère de Delarue et de son camarade dans la diligence. Sans aucune raison apparente si ce n’est qu’ils se sentent plus forts et plus intimidants, les deux hommes commencent par se montrer indécents envers Marie, puis éjectent Jon de la diligence, tuent sans autre forme de procès son fils et le laissent sur le bord de la route, avant de violer sa femme et de l’abattre elle aussi. Le message est clair dès le début : durant la seconde moitié du XIXème siècle, l’Ouest américain, s’il est le lieu de tous les rêves et tous les espoirs de nouveau départ, est surtout un endroit où la loi n’est encore que celle du plus fort et où la civilisation a bien du mal à s’implanter.

La sauvagerie de cet Ouest encore indompté, de cette Frontière toujours mouvante qui transforme les hommes de manière irrémédiable, peut être vue comme le fil conducteur de tout le film. Si la violence n’est jamais ici poussée à son paroxysme comme dans un Django Unchained ou montrée de manière frontale comme dans les films de Sergio Leone – dont Levring revendique totalement l’influence par ailleurs –, elle est suffisamment explicite pour donner une bonne idée de l’ambiance qui régnait dans ces contrées à cette époque, où personne n’était vraiment à l’abri. La façon avec laquelle les dangers de la Frontière modifient le comportement des pionniers et des colons semble être au cœur de la réflexion de Levring. Cela se voit notamment à travers l’itinéraire des deux personnages centraux, Jon et Delarue, qui, de manière intéressante, ont presque plus de points communs que de différences. Jon a combattu aux côtés de son frère durant la seconde guerre prusso-danoise, est parti pour fuir ses horreurs et voit sa famille mourir au début du film ; Delarue est un ancien colonel ayant combattu durant les guerres indiennes qui a été traumatisé par les atrocités qu’il a vues et commises, ce qui l’a profondément transformé – l’un des adjoints du shérif dit à un moment que c’était autrefois un homme bon –, et Jon tue celui qui était sa seule et unique famille, son frère. Ainsi donc, les deux hommes se ressemblent plus qu’ils ne s’opposent : Delarue, autrefois un homme du bon côté de la loi, applique désormais la sienne et tue qui il veut comme bon lui semble, soumettant les habitants de la ville à des exigences toujours plus dures ; Jon, qui n’aspirait qu’à oublier son passé et à vivre sereinement avec sa famille, est obligé d’avoir recours à la violence lorsqu’il perd tout et n’a plus d’autre option pour s’en sortir alors que, paradoxalement, c’est justement cette même violence qu’il fuyait sept ans plus tôt. C’est là que réside peut-être l’idée maîtresse des deux scénaristes, qui semblent vraiment s’être beaucoup documentés sur la période : avant de pouvoir s’installer et vivre sur les territoires de la Frontière, les colons, pionniers et autres aventuriers doivent d’abord y survivre, et cette survie ne peut pas se faire autrement que par la violence, la loi du monde civilisé n’ayant pas encore cours. Capturé et maltraité par le gang de Delarue – notamment lors d’une très belle scène sous la pluie, où il est attaché à un poteau par les deux poignets –, Jon doit d’abord tout faire pour survivre avant de pouvoir espérer se débarrasser d’eux et reprendre le fil de sa vie, tandis que Delarue n’est finalement que le reflet de la folie qui pouvait gagner les hommes

Face à cette violence inhérente à la Conquête de l’Ouest, les attitudes pouvaient varier d’un colon à l’autre, et, là encore, c’est un élément que Levring montre parfaitement avec les personnages qui peuplent la petite ville. Que ce soit Keane, le maire en apparence bon et amical mais en réalité faible et corrompu, Mallick, le shérif qui n’ose pas s’opposer à Delarue de peur d’être tué mais n’hésite pas à arrêter Jon pour le lui remettre, ou encore les deux colons espagnols qui dénoncent Jon, les habitants de la ville font preuve d’une grande lâcheté et préfèrent se soumettre à Delarue et sa bande plutôt que d’essayer de les combattre, persuadés d’avoir perdu d’avance mais espérant tout de même que quelqu’un les délivre un jour de ce fléau. Cela évoque quelque chose à ceux qui connaissent leurs classiques ? C’est tout à fait normal, puisqu’il s’agit d’une référence évidente au chef-d’œuvre de 1952 de Fred Zinnemann, Le train sifflera trois fois, dans lequel un shérif sur le point de démissionner pour se marier apprend qu’un bandit qu’il a autrefois envoyé derrière les barreaux revient par le train pour se venger, et tente de recruter des habitants pour faire face au gang, mais se retrouve finalement seul et abandonné de tous pour les affronter. Seuls trois personnages, Peter, le frère de Jon, Voichek, le jeune homme dont la grand-mère a été tuée par Delarue, et Madelaine, la femme muette du frère de Delarue qui en a marre d’être sous l’emprise du gang, osent venir en aide au pionnier danois dans sa quête de vengeance et de justice.

C’est l’histoire d’un pays…

Au delà de toutes ces considérations, le scénario possède également plusieurs éléments historiques particulièrement intéressants. La date choisie par Levring et son coscénariste pour placer leur intrigue ne semble pas avoir été prise au hasard. En 1871, l’Amérique est en pleine phase de reconstruction six ans après la fin de la guerre de Sécession. Cinq ans plus tard, le général George Armstrong Custer perdra la vie dans la bataille de Little Big Horn face à la coalition indienne emmenée par le chef Sitting Bull. Le thème des guerres indiennes qui se poursuivent est d’ailleurs présent en filigrane dans le film, à travers le personnage de Delarue bien sûr, mais aussi celui de Madelaine, dont la langue a été coupée lorsqu’elle était petite par des Indiens, expliquant ainsi son mutisme – une façon pour Levring de rappeler que malgré l’avancée inexorable des colons, les territoires de l’Ouest sauvage restent dominés durant la deuxième moitié du XIXème par des tribus indiennes qui ne font finalement que défendre leurs terres. Le train et la voie ferrée, bien que montrés ici par intermittence, permettent au réalisateur de rappeler qu’en 1871, la révolution industrielle est lancée et qu’elle facilitera grandement la fin de la colonisation.

Mais, par dessus tout, The Salvation possède une idée qui n’a que trop rarement été exploitée dans d’autres grands films du genre et qui suffit à lui conférer son originalité, à savoir que la Frontière ne fut pas conquise uniquement par des colons venus d’Angleterre mais bien par des gens de nombreuses nationalités, fuyant dans leurs pays la guerre, la maladie, la persécution religieuse ou les troubles sociaux. Ainsi, Jon et Peter viennent du Danemark ; Henry Delarue, son frère et d’autres habitants du village sont anglais ; Le Corse, le bras droit de Delarue, est originaire de France ; les deux colons qui dénoncent Jon viennent d’un pays hispanophone. Il y a là l’idée puissante et presque jamais vue auparavant que la Destinée Manifeste, idéologie apparue au milieu du XIXème selon laquelle cet immense territoire était donné par Dieu aux colons pour qu’ils y répandent la civilisation et la démocratie quels que soient les moyens utilisés (y compris la violence donc), n’était pas uniquement réservée aux opposants du roi Georges III et ses successeurs, mais bien à tous les habitants d’Europe qui pensaient que leur salut (salvation) pourrait venir de cette terre nouvelle. Une idée qui, même si elle n’est pas exploitée autant qu’elle le pourrait, apporte une véritable fraîcheur, chose remarquable à l’heure qu’il est dans un genre où pratiquement tout a déjà été fait.

Dans le mille

Au delà de son histoire extrêmement réussie et ne souffrant d’aucun temps mort – le rythme est parfaitement bien dosé, la tension, quoique se relâchant un peu parfois, est constante du début à la fin –, ce qui impressionne surtout, c’est la façon avec laquelle Levring s’approprie de manière très réussie les codes du genre. Dans sa photographie d’abord, les couleurs très chaudes et vives montrant l’aridité des paysages de l’Ouest et contrastant avec les tons beaucoup plus froids des scènes de nuit – dont plusieurs sous la pluie –, où la luminosité parfaitement dosée donne l’impression que seule la lune éclaire les décors. Dans les paysages filmés aussi, vastes étendues qui s’allongent jusqu’à l’horizon et parsemées de hautes et majestueuses collines qui rappellent celles de Monument Valley et renvoient directement aux films de John Ford. Dans le soin apporté aux décors, aux costumes et aux armes également, que ce soit les bottes avec éperons et les chapeaux des hommes, le Colt et le fusil Winchester, la parfaite reconstitution d’une petite ville de la Frontière avec son saloon, sa banque ou encore sa prison. Sans oublier la très belle musique composée par Kasper Winding, dont les premiers morceaux semblent être un véritable hommage au maître du genre, Ennio Morricone. Mais surtout, les codes du genre sont parfaitement bien employés dans la mise en scène qui, si elle se veut volontairement classique, n’en demeure pas moins très bien exécutée. Ainsi, Levring filme les bottes avec éperons en travelling latéral serré, utilise souvent des plans américains ou des plans de groupe pour mieux isoler un personnage en particulier et ainsi montrer qu’il a plus d’importance que les autres, ou des plans beaucoup plus larges pour permettre au spectateur de contempler un décor ou un paysage dans son intégralité. Dans une séquence assez mémorable, Peter se moque d’un adjoint du shérif qu’il a auparavant défiguré ; plus les moqueries se font méchantes et insistantes, plus les plans sur les deux personnages sont serrés, faisant ainsi monter la tension de manière graduelle. Levring pousse le vice jusqu’à utiliser des plans très iconiques qui rappellent certains chefs-d’œuvre des cinéastes dont il s’inspire ; impossible, par exemple, de ne pas penser au superbe plan final de La Prisonnière du désert de John Ford en voyant au début la diligence s’éloigner de la ville à travers l’encadrement d’une porte. Quant au climax, il s’apparente par plusieurs côtés à la fusillade finale du génial Open Range de Kevin Costner. Les détails accordés aux visages des personnages ne sont pas en reste, les gueules burinées, défigurées, vérolées, aux joues entaillées ou auxquelles il manque un œil rappelant fortement celles des personnages des Westerns de Sergio Leone ou de Sam Peckinpah, notamment ceux de La horde sauvage. A ce niveau-là aussi donc, Kristian Levring parvient à retranscrire l’ambiance des meilleurs films du genre, dont l’influence se fait clairement ressentir.

Déjà éblouissant dans le rôle de Michael Kohlhaas dans le film éponyme d’Arnaud des Pallières l’an dernier, Mads Mikkelsen récidive ici dans la peau de Jon, un rôle taillé pour lui duquel il dégage un charisme presque magnétique et qui rappelle à sa façon d’autres personnages mythiques du genre campés par Clint Eastwood, John Wayne ou encore Gary Cooper. Une interprétation sans fausse note qui confirme une nouvelle fois l’excellence de l’acteur danois. A ses côtés, les deux acteurs qui retiennent le plus l’attention sont Jeffrey Dean Morgan et Eva Green. Plus que mémorable dans le rôle du Comédien de le Watchmen de Zack Snyder il y a cinq ans, et n’ayant pas vraiment joué dans des films ayant eu une grosse visibilité depuis, Jeffrey Dean Morgan trouve ici un rôle à la mesure de son talent et apporte une véritable profondeur à un personnage complexe qui reflète parfaitement la dangerosité de la Frontière et arrive à être menaçant sans jamais élever la voix. Eva Green, quant à elle, incarne une femme forte et déterminée mais possédant aussi une part de fragilité qui, là encore, n’est pas sans rappeler les personnages interprétés par Claudia Cardinale dans Les professionnels de Richard Brooks ou Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone. Le reste du casting, comprenant aussi Mikael Persbrandt et Jonathan Pryce, est tout à fait honorable.

Quelques balles rouillées

La petite déception de ce casting provient d’Eric Cantona qui, s’il fait preuve d’une présence indéniable à l’écran, n’a pas grand-chose à faire. Si son talent est incontestable, l’ancien King de Manchester United doit avoir en tout dix lignes de dialogues durant le film et, bien qu’il soit le bras droit de Delarue, son personnage est trop similaire aux autres membres du gang pour vraiment donner l’impression d’être à part.

Outre le cas d’Eric Cantona, le principal reproche qui pourrait être fait au Western de Kristian Levring est que s’il est impeccablement rythmé, paradoxalement, il comporte tellement de bonnes idées qu’il donne l’impression de ne pas être suffisamment long pour toutes les exploiter pleinement. Si de nombreux films, aujourd’hui, s’étendent sur une durée bien trop importante pour ce qu’ils ont réellement à raconter, celui-ci pourrait sans peine être plus long de 20 à 30 minutes pour aller encore plus loin dans sa réflexion et développer encore plus son intrigue et ses personnages. Ce ne sont cependant là que des défauts mineurs au regard de la qualité globale du film, qui n’entachent en rien le plaisir de le voir.

Conclusion

A l’instar de ses protagonistes et de son univers cosmopolite, Kristian Levring prouve qu’il n’est pas forcément nécessaire d’être américain pour signer un superbe Western. Truffé de références et d’excellentes idées par rapport à certains des thèmes les plus importants du genre, particulièrement respectueux de bon nombre de ses codes qu’il utilise de manière adéquate dans sa mise en scène, ses paysages, ses personnages et sa musique, très bien rythmé, doté d’un casting international de haute volée, dur et intense sans être excessivement violent comme d’autres ont pu l’être avant, le film de Levring est le Western européen que l’on attendait plus vraiment au milieu de toutes les productions du genre venues d’Amérique du Nord, qui continueront de toute façon d’être majoritaires à l’avenir. Il n’empêche, The Salvation s’impose sans conteste comme le meilleur Western de ces dernières années, et mériterait sincèrement d’être un succès critique et commercial. Une réussite totale.


The Salvation. Réalisé par Kristian Levring. Ecrit par Kristian Levring et Anders Thomas Jensen. Produit par Sisse Graum Jorgensen, Tracy Brimm, Kate Myers, Peter Garde et Peter Aalbaek Jensen. Avec Mads Mikkelsen, Eva Green, Jeffrey Dean Morgan, Eric Cantona, Mikael Persbrandt, Jonathan Pryce, Douglas Henshall et Michael Raymond-James. Distribué en France par Jour2Fête et Chrysalis Films. 92 minutes.


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mercredi 23 avril 2014

Need for Speed


A la vitesse d'un escargot


Note : 5/20

Une adaptation cinématographique particulièrement médiocre de la célèbre franchise vidéoludique, qui cherche à concurrencer la saga Fast and Furious sur son propre terrain mais ne procure jamais les sensations qu’un spectateur est en droit d’attendre d’une telle production



Le cinéma. Le jeu vidéo. Deux mondes artistiques qui étaient assez éloignés il y a encore quinze ans et sont devenus particulièrement proches au cours des dernières années. Avec l’évolution des technologies et des consoles, on ne compte plus aujourd’hui les jeux vidéos fortement influencés par le 7ème Art, que ce soit dans leurs scénarios, leurs mises en scène ou encore leurs bandes-originales – on pense bien sûr à la très réussie franchise Assassin’s Creed, à The Last of Us, unanimement encensé par la presse spécialisée et les joueurs, ou encore aux plus récents titres du studio français Quantic Dream, dont le dernier jeu en date, Beyond : Two Souls, se paie le luxe d’avoir Ellen Page et Willem Dafoe en têtes d’affiche ainsi que Hans Zimmer à la musique. Si cette belle histoire d’amour entre les deux médias est réciproque, le passage du petit au grand écran n’a hélas pas toujours donné des chefs-d’œuvre, bien au contraire. A ce jour, nombre de jeux vidéos ont déjà eu droit à leur adaptation, mais bien peu d’entre eux peuvent se targuer d’avoir bénéficié d’un bon traitement ; beaucoup de ces adaptations sont en effet complètement bâclées par des réalisateurs qui ne s’approprient pas correctement l’univers des matériaux originaux, souhaitant simplement faire le plus d’argent possible sur le nom de grosses licences juteuses – difficile ici de ne pas penser à l’inénarrable Uwe Boll, auteur des catastrophiques adaptations de House of the Dead, BloodRayne, Alone in the Dark et Far Cry. Quelques adaptations, confiées à des réalisateurs connaissant bien et appréciant les jeux d’origine, ont néanmoins réussi à sortir du lot durant les dix dernières années – le Silent Hill de Christophe Gans, véritable amoureux de la célèbre franchise de Konami, ou encore le tout premier Resident Evil de Paul W.S. Anderson, assez fidèle à l’ambiance de la fameuse saga horrifique. Aujourd’hui, c’est au tour d’une des plus fameuses et lucratives franchises d’Electronic Arts, Need for Speed, de passer par la case cinéma. Malheureusement, le constat est sans appel : cette nouvelle tentative d’adapter un jeu à succès est une adaptation franchement ratée, qui ne délivre jamais les promesses que le cahier des charges d’une telle production devrait comporter, et n’arrive pas à la cheville de la franchise Fast and Furious qu’elle cherche ici clairement à imiter et à concurrencer.

Synopsis

Tobey Marshall, as du volant ayant quitté les circuits, gagne sa vie dans son garage new-yorkais en retapant des voitures entouré de ses amis Pete, Joe, Finn et Benny, ainsi qu’en participant de temps à autre à de petites courses illégales, mais à du mal à joindre les deux bouts. Un jour, son ancien rival, le richissime et sans scrupules Dino Brewster, vient lui proposer de reconstruire une mythique Ford Mustang. Acceptant avec réticence pour l’argent, Tobey et son équipe retapent la Mustang et la vendent à prix d’or à un acheteur par l’intermédiaire de Julia, jeune et belle anglaise. Jaloux de son succès, Dino propose à Tobey et Pete de faire la course dans trois voitures de luxe illégalement importées par son oncle, avec à la clé pour le vainqueur la quasi-totalité des bénéfices de la vente de la Mustang. Sur le point de perdre, Dino provoque le crash de la voiture de Pete, causant sa mort. Injustement accusé de l’accident de son ami, Tobey est envoyé deux ans en prison. A sa sortie, il n’a qu’une idée en tête : se venger de Dino. Avec l’aide de ses amis et accompagné de Julia, il part pour la Californie au volant de la Mustang afin de participer à la De Leon, légendaire course de voitures underground organisée par Monarch, commentateur connu de tous qui diffuse en live son émission à travers tout le pays à l’aide d’une webcam…

Grosses cylindrées en carton

Autant le dire d’emblée, Need for Speed est un film construit et inspiré par de nombreuses références de films du même genre, influences que les auteurs ne se privent pas de montrer à l’écran. Ainsi, on sent bien que des films comme le Bullitt de Peter Yates – dont un extrait est rapidement montré sur un écran de cinéma au début du long-métrage - ont été des sources d’inspiration majeures, Need for Speed cherchant constamment à retranscrire une ambiance similaire mais n’y parvenant jamais. Mais, plus que tout autre œuvre cinématographique, c’est bien vers la franchise à succès Fast and Furious que Need for Speed lorgne sans vergogne, voulant à tout prix l’imiter pour mieux la concurrencer dans son propre domaine.

En ce sens, tous les éléments que l’on voit au début du film et qui vont servir son intrigue par la suite font constamment penser à la saga qui a rendu célèbres Vin Diesel et le regretté Paul Walker, surtout à ses trois premières itérations : le jeune pilote émérite qui s’est rangé des circuits pour reprendre la tête du fameux garage de son père, où il s’occupe de réparer et de customiser des grosses voitures entouré de ses amis as de la mécanique ; les courses de rue illégales, au départ desquelles prennent place des voitures de luxe toutes plus chères les unes que les autres, admirées par une foule massive comprenant un nombre incalculable de bimbos ; le rival jaloux qui ne recule devant rien pour s’enrichir et prouver qu’il est le meilleur, quitte au passage à faire accuser le héros d’un accident qu’il n’a pas provoqué ; les forces de police qui se mobilisent massivement pour arrêter les conducteurs, au volant de voitures bien moins rapides…. Les similitudes s’enchaînent et sont tellement flagrantes qu’avant même la fin de la première heure, Need for Speed s’affiche définitivement comme une pâle copie d’une franchise contre laquelle elle n’a pratiquement aucun argument pour rivaliser puisqu’elle lui emprunte tous les ingrédients qui en ont fait le charme et la saveur, mais en les assaisonnant avec une sauce beaucoup moins bonne.

Manque de chance, cela se ressent surtout dans ce qui devrait être l’attraction principale du film, à savoir les courses de voiture. Si le titre du film signifie « Besoin de vitesse » en français, jamais un titre n’aura été aussi paradoxal et en même temps aussi adapté, et c’est bien là le plus gros point noir du film parmi ses innombrables défauts : si le long-métrage se vante de mettre en avant de superbes voitures de luxe allant à plus de 350 km/h – justifiant aussi par là son budget tout de même très sympathique de 65 millions de dollars –, les scènes de courses et de poursuites – pas si nombreuses que ça qui plus est – donnent le sentiment d’être d’une effarante lenteur alors que ce devrait être tout le contraire, ne provoquant jamais de vraies poussées d’adrénaline et échouant à retranscrire une véritable sensation de vitesse lorsque les bagnoles foncent à toute berzingue sur des routes peu encombrées. Là d’ailleurs réside un autre gros problème : alors que dans chaque Fast and Furious, l’impression de vitesse est renforcée par un vrai sentiment qui peut surgir à n’importe quel moment pour n’importe quel personnage, les pilotes conduisant constamment dans des centres-villes bondés ou sur des routes au trafic chargé, on n’a jamais ici l’impression qu’il puisse arriver quelque chose de vraiment grave à Tobey et ses adversaires lorsqu’ils sont derrière le volant, n’ayant bien souvent qu’à garder les yeux ouverts sans avoir beaucoup d’obstacles à éviter, hormis dans deux-trois scènes dont la course finale. Le tout mis ensemble, les scènes à grande vitesse de Need for Speed ne provoquent que très peu de frissons et s’avèrent être moins audacieuses et spectaculaires que celles du tout premier Fast and Furious, un comble lorsque l’on sait que ce dernier est sorti il y a maintenant treize ans.

Un sérieux problème d’huile dans le moteur

Hélas, le film ne peut pas non plus compter sur son scénario pour se rattraper, ce dernier étant particulièrement convenu et d’une grande platitude. En premier lieu, l’histoire met bien trop longtemps à se mettre véritablement en branle : qu’elle prenne le temps d’introduire Tobey, ses copains et ses adversaires ainsi que de montrer l’univers dans lequel ils évoluent, d’accord, mais que les auteurs le fassent pendant presque une demi-heure sur un film de 2h10, c’est trop. Une fois Tobey sorti de prison et prêt à venger la mort de son ami, le film ne prend pas la direction d’un pur film de courses, mais plutôt celle d’un road-trip poussif et fatigant, alors que le jeune pilote prend la route à bord de la Mustang accompagné de Julia et secondé par les membres survivants de son équipe.

A partir de ce moment-là et pendant l’heure et quart qui suit, le spectateur doit se farcir un scénario qui tourne très rapidement dans le vide agrémenté de dialogues souvent ridicules – Tobey et Julia qui se chamaillent pour savoir qui a les yeux les plus bleus par exemple, détruisant ainsi tout le côté spectaculaire d’une scène qui l’est pourtant lorsqu’elle commence –, le tout saupoudré d’une pseudo-romance naissante à deux balles déjà vue mille auparavant en bien mieux et n’apportant par conséquent aucune émotion ni aucun véritable enjeu dramatique. Monarch, le personnage joué par Michael Keaton, dit au milieu du film « Amour, vengeance et courses à grande vitesse, on ne sait pas comment tout cela va se terminer mais c’est terriblement excitant » ; il ne pourrait pas se tromper plus. Inutile d’être devin ou d’avoir des connaissances poussées en construction scénaristique pour savoir comment toute cette histoire va se terminer. Et lorsque la fameuse De Leon arrive enfin, elle ne dure qu’un petit quart d’heure et, si elle apporte finalement un peu de dynamisme et fera sans doute très plaisir aux fans des jeux vidéos, elle n’est pas non plus le climax espéré, loin de là. Prévisible, ennuyeux à mourir, comportant plusieurs clichés, le scénario est en plus miné par quelques incohérences : comment est-il possible que tous les témoins s’accordent à dire qu’il n’y avait que deux voitures lors de la course qui cause la mort de Pete, alors même que les trois pilotes dépassent plus d’une voiture sur la route ? Pourquoi tout le monde affirme que l’identité véritable de Monarch reste un secret alors que le type diffuse son émission sur sa webcam à visage découvert ? Surtout, sans les dévoiler, pourquoi Dino s’obstine-t-il à garder des preuves montrant qu’il est le véritable auteur de l’accident de Pete et pouvant jouer en sa défaveur ? Mais, pire que tout, là où Fast and Furious, même dans ses deux derniers volets plus sombres que les précédents, ménage constamment des moments comiques et parvient à être toujours très fun et divertissant, les rares touches d’humour de Need for Speed tombent complètement à plat et le film se prend bien trop au sérieux pour ce qu’il est vraiment.

Pilotes inexpérimentés

Un tel échec artistique ne saurait être la faute d’une seule personne, et effectivement, ici, c’est toute l’équipe créative qui est cause. Le plus à blâmer est certainement Scott Waugh, le cascadeur devenu réalisateur. Si le gars avec déjà mis en scène plusieurs spots publicitaires pour de grands jeux d’Electronic Arts (tiens donc) et avait coréalisé Act of Valor il y a deux ans, Need for Speed représente sa première vraie production. Sa mauvaise direction d’acteurs, sa réalisation très impersonnelle dans les moments calmes, mais surtout, ses choix artistiques hasardeux durant les séquences de courses, alternance de plans serrés sur les pilotes, un peu plus larges devant et derrière les voitures et de plans d’ensemble souvent bien trop longs, sont pour beaucoup dans le sentiment global d’ennui et de lenteur qui se dégage du film. On pourrait aussi incriminer à raison Paul Rubell, dont le montage particulièrement paresseux ne correspond pas du tout à ce qu’il faudrait ; étrange quand on sait qu’il n’en est pas à son premier projet d’envergure, lui qui a été monteur sur des films tels que The Island, Thor, les deux premiers Transformers, Hancock ou encore le génialissime Collateral. Quant à George Gatins, étant donné qu’il s’agit de son tout premier travail en tant que scénariste et que créer une histoire à partir d’une franchise qui n’en a pas vraiment n’était pas tâche aisée, il n’était peut-être pas l’homme de la situation. Ce qui est plus étonnant en revanche, c’est que l’histoire à la base du scénario ait été coécrite avec son frère John, pour sa part scénariste déjà reconnu pour son travail sur des films comme Real Steel ou Flight.

Les acteurs ne font pas mieux et ne parviennent pas à redresser le film. Si Michael Keaton s’en donne à cœur joie dans le rôle de Monarch, grand gourou des courses underground et organisateur de la De Leon, il est le seul à apporter un peu d’entrain à un casting secondaire autrement bien léthargique. Ramon Rodriguez, Rami Malek et Kid Cudi, dans le rôle des membres de l’équipe de Tobey, tentent tant bien que mal d’apporter un peu d’humour et de légèreté, mais n’y parviennent pas et restent assez insipides. Irritantes à souhait, Imogen Poots et Dakota Johson – la future Anastasia Steele de l’adaptation de Cinquante Nuances de Grey – n’apportent strictement rien ; leurs personnages pourraient tout aussi bien ne pas être là que cela ne changerait pas grand-chose. Même Dominic Cooper, d’habitude toujours très juste et habité par ses rôles, n’arrive pas à faire de Dino autre chose qu’un beau salopard un peu charismatique et un peu trop caricatural, même s’il semble beaucoup s’amuser. Au final, Aaron Paul est le seul à s’en sortir un tant soit peu correctement, parvenant à apporter un peu de profondeur à Tobey. Mais on était quand même en droit d’attendre bien mieux de la part de l’acteur qui vient tout juste de sortir des pompes du complexe et fascinant Jesse Pinkman de Breaking Bad.

Conclusion

Une chose est sûre, Need for Speed ne fera pas taire les mauvaises langues à propos des adaptations de célèbres jeux vidéos sur grand écran. Il faut bien dire que celle-ci est à ranger aux côtés des plus mauvaises de ces dernières années. Mauvaise imitation d’une franchise populaire démarrée en 2001 et en tous points supérieure à elle, le film de Scott Waugh, bien trop long d’au moins 20 minutes, n’a pas grand-chose à faire valoir, si ce n’est quelques belles images, deux ou trois scènes d’action un peu impressionnantes parmi des scènes de course mal filmées et terriblement lentes, ainsi qu’un acteur principal qui a du talent à revendre mais qui, à peine sorti d’une des plus grandes séries jamais écrites et réalisées, vient sûrement de faire son premier mauvais choix. Etonnamment pourtant, le film a bien marché aux Etats-Unis et avoisine désormais les 200 millions au box-office mondial. Ce qui signifie, selon toute vraisemblance, qu’une suite devrait voir le jour, même si, en l’état, elle n’est pas du tout nécessaire. Espérons que ceux qui s’en chargeront sauront faire quelque chose de meilleur. Ou alors, espérons simplement qu’elle ne sera pas pire. Ca ne devrait quand même pas être bien compliqué.


Need for Speed. Réalisé par Scott Waugh. Ecrit par George Gatins, d’après une histoire de John et George Gatins. Produit par John Gatins, Mark Sourian, Patrick O’Brien et Scott Waugh. Avec Aaron Paul, Dominic Cooper, Imogen Poots, Michael Keaton, Ramon Rodriguez, Rami Malek, Scott « Kid » Mescudi, Dakota Johnson et Harrison Gilbertson. Distribué en France par Metropolitan FilmExport. Distribué à l’étranger par DreamWorks Pictures. 131 minutes.

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