Un amour bleu comme tes cheveux
Note : 17/20
Un film
romantique puissant et très maîtrisé porté par deux grandes actrices et
récompensé à juste titre au dernier Festival de Cannes. Très certainement le
meilleur film de son réalisateur
On repart pratiquement cinq mois en arrière.
Souvenez-vous. Le Festival de Cannes 2013 est sur le point de démarrer. Cette
année, Steven Spielberg, l’un des plus grands réalisateurs au monde, a accepté
d’être le président de la 66ème édition. La sélection de films étant
aussi vaste que les années précédentes, la Compétition promet d’être intense,
avec le retour de réalisateurs comme Roman Polanski, les frères Coen, Nicolas
Winding Refn, James Gray, Steven Soderbergh ou encore Jim Jarmusch. Alors que,
côté français, de nombreux regards sont braqués sur François Ozon et sa
nouvelle muse Marine Vacth pour leur film Jeune
et Jolie (qui s’avère au final très mitigé), les yeux se tournent également
peu à peu vers la nouvelle œuvre d’Abdellatif Kechiche, La vie d’Adèle, qui fait polémique dès sa première diffusion en
raison de scènes de sexe apparemment très crues. Au terme du Festival, le film de Kechiche remporte la Palme d’Or
et, pour la première fois dans l’histoire de la Compétition, le jury récompense
également les deux actrices principales, Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux. Après
plusieurs mois d’attente, le film vient d’arriver dans les salles françaises.
Et, autant le dire d’entrée de jeu, La vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2 n’a
pas volé son prix.
Synopsis
A quinze ans, Adèle, jeune et jolie adolescente
habitant Lille avec ses parents, est en première littéraire au lycée Pasteur et
ne se pose pas trop de questions. Elle retrouve tous les matins ses amies,
parle avec elles des garçons, retrouve son copain Valentin avec qui elle
partage ses moments de joie comme ses coups de blues. Elle fait l’expérience
des premiers sentiments et de la première fois. Et puis, un jour, elle croise
le regard d’Emma, belle et mystérieuse jeune femme aux cheveux bleus. Le choc.
Adèle parvient à retrouver Emma. Commence alors pour elle une romance que rien
ne semble pouvoir briser, mais qui pourrait lui faire plus mal qu’elle ne le
pense en l’entamant.
Une
histoire d’amour forte
Le film s’ouvre sur Adèle allant en cours en bus puis
en train. Le village où elle vit est tranquille et paisible, la lumière est
belle, les plans sont simples. D’emblée, Kechiche montre que l’esbroufe ne sera
pas au programme, qu’il n’y aura rien de superficiel dans son film. Il ne tarde
d’ailleurs pas à afficher son propos principal. Dès la deuxième séquence, Adèle
est en cours de lettres avec ses camarades, où ils étudient avec leur
professeur La Vie de Marianne de
Marivaux – clin d’œil appuyé et évident à L’esquive,
deuxième film du scénariste-réalisateur qui lui permit de se faire connaître du
grand public et où le thème de l’éducation avait déjà une place prépondérante.
Le professeur souligne un passage important où Marivaux évoque le coup de
foudre, mais aussi le vide que le cœur humain peut parfois ressentir tant qu’il
n’a pas connu le grand amour et le cherche perpétuellement. Le thème central
est posé : avant d’être une romance
à caractère mélancolique entre deux jeunes femmes, La vie d’Adèle est une histoire d’amour où Kechiche cherche à
montrer la construction et l’évolution d’un couple comme un autre, avec les
aléas qu’il comporte de manière inhérente. Le film montre avec justesse et
précision la progression de ce couple, et Kechiche parvient à faire ressentir à
son spectateur diverses émotions à chaque étape.
Ainsi, le public est d’abord témoin d’un premier
échange de regard où c’est la fascination qui se dégage – Adèle et Emma se
croisent dans la rue par hasard et se retournent pour se voir, un instant qui
ne dure qu’une poignée de secondes mais qui s’avère être crucial, car c’est
finalement lui qui enclenche toute la suite. Amour et hasard ne sont donc pas
incompatibles, Kechiche soulignant explicitement que c’est par hasard que
démarre cette romance. C’est un peu moins par hasard qu’Adèle retrouve Emma
dans un bar gay lorsqu’elle y suit son ami Valentin. A partir de là, le spectateur assiste à toutes les phases
de la vie du couple, avec ses joies et ses peines, ses moments de plénitude
comme ses instants de doute. Au bonheur de se rencontrer succède la passion
tant physique que psychologique, à laquelle vient se greffer la possibilité
d’un avenir à deux. Puis, sans en dévoiler trop, parce qu’Adèle fait l’erreur
de douter sur ses propres valeurs sentimentales, vient le temps de la
souffrance, une douleur qui va la consumer moralement de manière aussi brûlante
que le désir qu’elle a pu ressentir pour Emma, une douleur dont elle ne se
relèvera peut-être pas. Kechiche
dissèque la relation amoureuse entre deux êtres humains dans tout ce qu’elle a
à offrir, une relation qui peut être belle et cruelle tout à la fois, où rêve
et cauchemar, bonheur et désespoir s’entrelacent, entrent en collision, se
complètent et se séparent. Comme dans la vraie vie, l’amour que film
Kechiche entre ces deux femmes peut transcender les corps et les esprits, les
faire s’élever à un point où nul autre sentiment ne peut les amener, mais
également être le pire de tous les maux, capable de détruire complètement une
âme.
Cette magnifique romance n’aurait pas pu être
possible sans l’investissement total des deux actrices qui jouent Adèle et
Emma. Et là encore, Abdellatif Kechiche ne s’est pas trompé. Adèle Exarchopoulos, remarquable pour son
premier rôle d’envergure, et Léa Seydoux livrent toutes les deux une très
grosse performance et donnent absolument tout pour satisfaire l’exigence du
réalisateur. Que ce soit durant les longues scènes dialoguées, les moments
de silence qui en disent tout autant voire même plus, ou ces fameuses scènes de
sexe qui ont suscité la polémique, les deux actrices sont d’un naturel
troublant et jouent toujours de manière juste. Elles sont aidées par une mise en scène inspirée, qui use et abuse des
gros plans et des cadrages serrés pour mieux faire ressortir les émotions que
ressentent les deux personnages principaux et ainsi les transmettre au public.
Kechiche n’hésite pas à filmer les bouches, les doigts, les yeux, les seins,
les fesses et autres parties du corps parfois de manière très rapprochée, comme
s’il voulait que son spectateur puisse lui-même ressentir le contact physique
des corps qui s’embrassent et se caressent, ce désir charnel, cet aspect
fusionnel au centre de la relation entre Adèle et Emma. Certains plans, comme
ceux où Adèle et Emma sont seules ou ensemble dans le parc en étant illuminées
par la lumière du soleil, sont splendides, et les scènes de sexe, très
chorégraphiées malgré l’impression qu’elles donnent d’avoir été improvisées,
ressemblent presque à des peintures ou des sculptures – ce qui fait directement
écho aux toiles qu’Emma peint et expose.
Passage
à l’âge adulte et condition sociale
Au delà de l’histoire d’amour en son centre, La
vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2 peut aussi être vu comme un film
d’apprentissage. En parallèle de sa vie de couple, l’histoire suit Adèle
dans sa vie professionnelle et personnelle. On la voit ainsi, au début du film,
en pleine adolescence : elle est parfois maladroite dans son comportement,
assez ingrate, un peu jalouse des autres filles plus jolies qu’elle, et se pose
les mêmes questions que les autres adolescents. En l’espace d’une trentaine de
minutes, avant même sa rencontre avec Emma dans le bar, Adèle a fait
l’expérience des premiers sentiments et de la première fois avec un lycéen plus
âgé qu’elle d’un an, une histoire qui ne dure pas et qui provoque sa première
peine de cœur, mais la pousse aussi à se remettre en question. Si ce début est
fondamental pour la suite, il est peut-être un peu long, mais Kechiche parvient
à le rendre réellement intéressant en y abordant des thèmes qui lui sont chers.
L’importance de l’éducation et son
influence dans la vie future, l’existence au sein d’un groupe, le fait de se
faire accepter par les autres lorsque l’on est différent, surtout à un âge où
faire comme tout le monde est une condition sine qua non pour s’intégrer, ces
questions sont toutes abordées durant la phase lycée d’Adèle et reviennent sous
une forme ou une autre au cours du film.
Comme à son
habitude, Kechiche ne manque d’ailleurs pas d’apporter une touche sociale à son
propos. Lorsqu’elles se rencontrent,
Adèle est passionnée par la littérature et les arts, Emma est en quatrième
année aux Beaux Arts. C’est donc la culture qui les rapproche, Emma proposant à
Adèle de l’aider avec ses devoirs de lettres et de philosophie. Ce goût commun
pour la culture provoque d’abord une séparation au sein de leurs familles
respectives : si les parents d’Emma sont libérés et acceptent tout autant
l’orientation sexuelle de leur fille que son envie de devenir artiste, ceux
d’Adèle sont bien plus mesurés lorsqu’ils découvrent ce qu’Emma fait dans la
vie, préférant la sécurité d’un emploi stable et banal à la réalisation
d’aspirations plus élevées. Et, finalement, c’est aussi le fait de venir de
deux milieux sociaux différents qui vient mettre un grain de sable dans les
rouages bien huilés de leur relation, Emma ne comprenant pas pourquoi Adèle ne
cherche pas à exploiter son talent littéraire, et fréquentant un milieu où
Adèle a l’impression d’être perdue. Belle
réflexion de la part de Kechiche qui montre que, si fort qu’il puisse être,
l’amour peut parfois être entravé par des éléments qui devraient normalement
être moins importants mais finissent par devenir si encombrants qu’ils
éclipsent la relation elle-même et la relèguent au second plan.
Amour imparfait
Si minimes
soient-ils, le film comporte tout de même quelques défauts. Si l’homosexualité
n’est pas le sujet principal de Kechiche, il est dommage qu’il ne montre pas plus
les difficultés qui peuvent accompagner une telle relation, même dans la société d’aujourd’hui. Lorsqu’elle est
vue pour la première fois en train de rejoindre Emma, Adèle doit ensuite
s’expliquer avec ses copines qui ne la comprennent pas et subit de leur part
une violence verbale déconcertante à laquelle elle ne parvient à répondre
qu’avec les poings. C’est la seule séquence durant tout le film où Adèle doit
vraiment justifier les choix de son cœur et affronter le regard des autres sur
le plan amoureux ; il aurait été intéressant d’en montrer davantage,
notamment, par exemple, la réaction de ses parents en apprenant qu’Emma est un
peu plus qu’une amie pour elle.
Les trois
heures du film sont par ailleurs bien lentes par moments. Certains passages
sont trop longs, voire répétitifs,
surtout vers la fin. Le film pourrait faire vingt minutes en moins que cela
n’altérerait probablement pas l’intrigue principale. Quant aux scènes de sexe, surtout celle où Adèle et Emma font
l’amour pour la première fois, il faut bien avouer qu’elles sont trop longues
et ne manquent pas de surprendre par leur caractère explicite. Si leur beauté
esthétique est indéniable, Kechiche, en
ne cachant rien, place aussi son spectateur dans une position de voyeur qui ne
manque pas d’être rapidement embarrassante, voire même à la limite de
l’écœurement. Ce n’était sûrement pas son but de mettre mal à l’aise, mais
c’est pourtant l’impression qui se dégage le plus ici.
Conclusion
Quatre ans après une Vénus Noire saluée par la critique mais injustement boudée par le
public (peut-être en raison de sa durée de 2h45), Abdellatif Kechiche revient avec son film le plus ambitieux et réussi à
ce jour, et signe une superbe histoire d’amour unique en son genre portée par
l’interprétation de deux actrices en état de grâce. Si Léa Seydoux est déjà
présente partout (même un peu trop en ce moment diront certains), Adèle
Exarchopoulos devrait suivre la même voie. Alors certes, le film n’est pas
parfait, mais ses imperfections s’oublient bien vite face à tant de qualités. Oubliez
les polémiques, oubliez les sorties fracassantes du casting et des techniciens
à propos du tournage chaotique, La vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2 est un film qui fait honneur au cinéma français
et prouve une nouvelle fois que c’est souvent dans la douleur que naissent les
plus grandes œuvres. Steven Spielberg et son jury ont fait preuve d’audace,
mais ne s’y sont pas trompés. Cette
Palme d’Or est méritée.
La vie
d’Adèle – Chapitres 1 et 2. Réalisé
par Abdellatif Kechiche. Ecrit par Abdellatif Kechiche et Ghalya Lacroix,
d’après le roman graphique Le bleu est
une couleur chaude de Julie Maroh. Produit par Vincent Maraval, Laurent
Clerc, Brahim Chioua, Andres Martin, Genevieve Lemal, Olivier Thery Lapiney et
Abdellatif Kechiche. Avec Adèle Exarchopoulos, Léa Seydoux, Salim Kechiouche,
Catherine Salée, Aurélien Recoing, Mona Walravens, Fanny Maurin et Jérémie
Laheurte. Distribué en France par Wild Bunch Distribution. Distribué à
l’étranger par Sundance Selects. 179 minutes.

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