
L'argent fait mon bonheur
Note : 16/20
Une nouvelle brillante comédie dramatique d'un réalisateur inspiré qui revient à ses fondamentaux
Il y a des réalisateurs - la majorité d'entre eux pour être honnête - pour qui chaque nouveau film est un défi, ne sachant jamais vraiment s'il va marcher ou non auprès du public. Et puis, il y a ceux qui sont assurés d'attirer en salles une audience devenue fidèle au fil des années et des créations. Woody Allen fait partie de cette deuxième catégorie, du moins en France, où chacun de ses films est considéré comme un petit évènement. Sa nouvelle oeuvre n'échappe pas à la règle vu les chiffres qu'elle est déjà en train de réaliser après un peu plus d'une semaine d'exploitation. Des qualités, Blue Jasmine n'en manque assurément pas, ce qui explique l'engouement qu'il est en train de susciter.
Synopsis
Ayant vécu une existence de rêve à New York grâce à la richesse de son mari Hal, Jeannette, renommée Jasmine, voit sa vie basculer le jour où ce dernier est envoyé en prison pour escroquerie et que son fils décide de ne plus jamais la revoir. Au bord de la dépression nerveuse, Jasmine n'a d'autre choix que de s'envoler pour San Francisco et aller vivre chez sa soeur Ginger, avec qui elle a toujours entretenu des relations assez distantes. Là, elle découvre un mode de vie bien plus modeste et des gens simples, tout en réalisant que les magouilles de Hal ont fait plus de mal à sa famille qu'elle n'a bien voulu l'admettre sur le moment. Persuadée qu'elle mérite mieux que de finir comme sa soeur, Jasmine se décide à reprendre ses études pour devenir quelqu'un et mener à nouveau une vie d'opulence. La chance lui sourira-t-elle à nouveau?
Un personnage remarquable, une critique sociale acerbe
Woody Allen ne traîne pas à montrer qui est vraiment sa nouvelle héroïne (ou anti-héroïne, au choix), ou du moins à en dessiner les contours. Dès la séquence d'introduction, qui la montre dans l'avion la menant à San Francisco, Jasmine n'hésite pas à déballer sa vie tout en se plaignant de choses absolument sans importance ou en méprisant celles qui en ont, comme le fait qu'elle ait abandonné ses études alors qu'elle était en dernière année pour suivre et épouser Hal. Arrivée à l'aéroport, elle se permet même de critiquer ouvertement sa soeur, qui va pourtant l'accueillir à bras ouverts et la sortir d'une situation bien difficile en lui offrant son toit. Bien qu'elle soit complètement ruinée et qu'elle ait tout perdu, Jasmine, très imbue de sa personne, garde sa prestance et les manières auxquelles elle a été habituée. Avant même que le film ne se mette vraiment en route donc, le spectateur a cerné le personnage, qui va, au cours du film, être tour à tour agaçant, pathétique, tragique, cynique, fatigant, mais aussi attachant. Un personnage remarquablement écrit, pièce centrale d'un conte social juste qui réussit à ne jamais tomber dans la caricature.
Car Blue Jasmine, c'est aussi une étude de deux milieux sociaux complètement différents à travers le parcours et la vie de deux soeurs que tout oppose. Jasmine et Ginger sont toutes deux nées de parents différents, mais ont été adoptées et ont grandi dans la même famille. Alors que Jasmine était la plus belle et recevait toutes les attentions, Ginger était un peu la brebis galeuse, sans aucune grâce, sans réel beauté, sans vrai talent. Elle est partie très vite du foyer et a rapidement trouvé un travail en tant que caissière, se levant tous les matins pour gagner sa vie. A l'inverse, Jasmine a rencontré Hal et n'a jamais eu besoin de faire le moindre effort. A travers les flashbacks montrant la vie de Jasmine avec Hal et le présent à San Francisco, Woody Allen égratigne une fois de plus l'univers bourgeois, cette fois-ci celui de la haute société new-yorkaise, sans pour autant sombrer dans la virulence. Au snobisme affiché et revendiqué de Jasmine s'oppose la simplicité et la gentillesse de Ginger et des gens qui l'entourent, notamment son futur époux Chili qui, comme il le fait remarquer à plusieurs reprises à Jasmine, n'a peut-être pas beaucoup de moyens financiers mais n'est pas un escroc et n'a jamais ruiné personne. En filigrane, Allen affirme donc que la vie simple des gens modestes, aussi difficile puisse-t-elle parfois être, vaut bien mieux que celle des très fortunés, souvent persuadés d'être les maîtres du monde et n'hésitant pas à détruire des vies pour gagner encore plus d'argent. Le spectateur en vient d'ailleurs à se demander si Jasmine aime Hal et, plus tard dans le film, Dwight, pour ceux qu'ils sont vraiment, ou pour ce qu'ils représentent, à savoir le prestige social et le confort matériel promis à tous par le rêve américain.
Pour autant, si Jasmine devient également attachante aux yeux du public malgré tous ses mauvais côtés, c'est parce que, derrière cette envie d'être toujours la plus belle, de tout posséder et d'être au sommet de la société de consommation, se cache un véritable mal-être qui transparaît plusieurs fois, et dont la dépression nerveuse ne semble être que le corollaire. La condition de Jasmine dans le passé et le présent est d'ailleurs à double tranchant: sa vie fastueuse avec Hal vire au malheur lorsqu'elle apprend quelque chose qu'elle ne soupçonnait pas, problème auquel l'argent ne peut apporter aucune solution, et elle est persuadée, une fois chez sa soeur, que seul le retour à la condition sociale qu'elle avait autrefois pourra lui rendre le sourire. Se gavant de Xanax, parlant toute seule dans la rue pour évoquer ses blessures passées, Jasmine s'emploie à rabaisser tous ceux autour d'elle, que ce soit sa soeur, son fils ou encore Chili, pour se convaincre qu'elle vaut encore quelque chose et qu'elle peut remonter la pente. En ce sens, la fin qu'Allen apporte à Jasmine et Ginger semble être la plus logique et morale qui soit par rapport à son propos, même si elle est également trop brutale et expéditive et apporte un degré de dureté supplémentaire qui n'est pas forcément nécessaire.
Une patte unique
Ce qui fait aussi de Woody Allen un grand cinéaste, c'est que chacun des films qu'il fait porte son empreinte authentique et unique. Alors que le générique de début démarre, avant même que la première image n'apparaisse à l'écran, la musique se lance. C'est du jazz qui retentit, un jazz qui rappelle celui des années 1980 à New York, un jazz profondément ancré dans la filmographie et la vie du réalisateur, qui possède son propre groupe. Avec ce film, Allen revient également aux Etats-Unis avec les deux villes qu'il met en scène, dont l'une, New York qu'il connaît parfaitement. Ce n'est d'ailleurs sûrement pas un hasard si, dans le film, New York est la ville du passé pour Jasmine: partageant ce point commun avec elle, cela semble être un moyen pour Allen de dire que cette ville fait intrinsèquement partie de son histoire, que c'est la ville où il est né et a grandi, la ville qui l'a aussi vu naître en tant que cinéaste, probablement la ville où son art s'achèvera.
Blue Jasmine montre encore une fois la faculté presque innée du réalisateur à capturer l'ambiance des villes où il tourne ses films. Par l'intermédiaire d'une mise en scène tout en retenue mais toujours précise et stylée, que ce soit avec des plans d'ensemble ou des cadrages plus serrés, Allen retranscrit à merveille l'agitation constante de New York et les mondanités de sa haute société, ou la beauté tranquille et pittoresque de San Francisco, où le Golden Gate Bridge et Alcatraz servent de décors de fond et ou les rues et les bâtiments à l'architecture si particulière côtoient les plages apaisantes.
Une nouvelle fois, Woody Allen est bien aidé par un casting au diapason. Si Scarlett Johansson n'est pas présente, l'excellent Alec Baldwin rempile pour la troisième fois avec le cinéaste, et montre qu'il est trop rare à Hollywood ces derniers temps, un choix qu'il semble cependant assumer pleinement. A l'inverse très (trop?) présente ces dernières années, Cate Blanchett incarne avec une justesse déconcertante cette femme prête à basculer dans la folie à n'importe quel moment, et, à partir d'un rôle peu évident, livre une performance qui pourrait bien lui valoir une nomination aux prochains Oscars. Il est dommage que certains personnages secondaires ne soient pas suffisamment développés, car leurs interprètes font eux aussi un travail remarquable. On pense notamment à Peter Sarsgaard, mais aussi et surtout à Bobby Cannavale, absoluement impeccable dans le rôle de Chili, dégageant un charisme et une prestance que des acteurs plus connus du grand public n'ont pas forcément.
Conclusion
Interrompant sa tournée européenne l'espace d'un film après le mitigé To Rome with Love et le contesté Midnight in Paris, Woody Allen revient à la ville qui l'a fait connaître et en explore une autre à travers une fable sociale qui, délaissant l'aspect comique pur de ses quelques précédentes oeuvres, oscille constamment entre humour caustique et noirceur. Le scénariste-réalisateur explore des thèmes qu'il a déjà étudiés auparavant mais qu'il parvient une nouvelle fois à rendre intéressant, notamment grâce à une écriture très maîtrisée et une marque unique reconnaissable entre mille. Avec Blue Jasmine, Woody Allen signe certainement son meilleur film depuis le très réussi Match Point, et prouve qu'il n'est jamais meilleur que lorsqu'il mélange la comédie à des sentiments et des sujets plus sérieux. S'il doit délaisser l'Europe et revenir aux USA pour pondre des films de cette qualité, qu'il ne se prive pas de le faire plus souvent.
Blue Jasmine. Ecrit et réalisé par Woody Allen. Produit par Letty Aaronson, Stephen Tenenbaum et Edward Walson. Avec Cate Blanchett, Alec Baldwin, Sally Hawkins, Bobby Cannavale, Peter Sarsgaard, Andrew Dice Caly et Louis C.K. Distribué en France par Mars Distribution. Distribué à l'étranger par Sony Pictures Classics. 98 minutes.
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