mardi 28 janvier 2014

12 Years A Slave


12 années dans la galère

Note : 18/20


Inspiré du livre de Solomon Northup racontant son histoire, un drame historique puissant, remarquablement mis en scène et interprété, qui pose un regard sans concession sur l’esclavage et ses horreurs





L’esclavage. Un vaste sujet qui a déjà donné lieu à de nombreuses histoires dans la littérature et les arts durant le XXème siècle, notamment de la part des américains qui ont généralement moins de difficultés que les autres à regarder en face la face sombre de leur propre histoire. Pour autant, le cinéma ne s’est pas forcément emparé du sujet comme il aurait pu, ou dû, le faire au cours des vingt ou trente dernières années. A y bien regarder, les films marquants sur cette tragédie sont plutôt rares. Mais il arrive, de temps à autre, qu’un réalisateur de talent s’en souvienne et décide d’en faire le sujet principal ou sous-jacent de sa prochaine œuvre. C’est plus ou moins ce qui est arrivé au cours des dernières années. En France, on se souvient qu’avant de faire La vie d’Adèle, Abdellatif Kechiche avait abordé le problème en 2010 avec sa Vénus Noire, film unanimement salué par la critique mais passé plutôt inaperçu du côté du public. Il y a presque un an jour pour jour sortait le Django Unchained de Tarantino ; précédé d’une légère polémique, le film taclait la question de la discrimination raciale et de la condition des noirs aux USA au XIXème siècle avec l’humour noir et le sens du récit que l’on connaît à son auteur, mais aussi avec une note grave peu commune à ses précédents métrages. Quelques jours plus tard sortait l’excellent Lincoln de Steven Spielberg qui, lui aussi, offrait en filigrane un point de vue intéressant et sérieux sur le sujet à travers le combat du célèbre président pour en finir avec ce fléau. Un an plus tard, c’est donc un nouveau film sur cette douloureuse page de l’histoire américaine qui arrive, précédé de critiques dithyrambiques. Steve McQueen, petit prodige déjà derrière les très bons Hunger et Shame, a choisi, pour sa troisième itération cinématographique, d’adapter les mémoires de Solomon Northup, 12 Years A Slave, livre qui fut un succès lors de sa sortie et est aujourd’hui considéré comme l’un des plus importants témoignages sur ce dramatique événement. Le pari n’était pas évident, mais il est réussi, et d’une belle manière : 12 Years A Slave est un film duquel il est difficile de ressortir indemne, dur, éprouvant, émouvant, un drame historique qu’il était nécessaire de raconter.

Synopsis

1841, Etats-Unis, vingt ans avant la guerre de Sécession. Violoniste doué gagnant sa vie grâce à son art, Solomon Northup, jeune homme noir d’une trentaine d’années, vit paisiblement avec sa femme, sa fille et son fils à Saratoga. Berné par deux hommes qui lui promettent un bon salaire s’il vient exercer ses talents de musicien dans leur cirque, Solomon est emmené à Washington D.C. et se retrouve enchaîné après une nuit un peu trop arrosée. Vendu avec d’autres, Solomon va, pendant douze longues années, au service de plusieurs maîtres, faire l’expérience d’un système profondément injuste et cruel, qui ne parviendra cependant jamais à détruire complètement son espoir de recouvrir un jour sa liberté.

Les chaînes de l’enfer

Même si le mot a déjà été employé avant, autant le redire d’emblée et de façon plus insistante : 12 Years A Slave est un film réellement dur à regarder, véritablement éprouvant à plus d’une reprise. Là où des films comme le Amistad de Spielberg ou Django Unchained ne comportaient que quelques scènes difficilement soutenables, Steve McQueen et son scénariste John Ridley, dans leur besoin de montrer l’esclavage de la manière la plus réaliste et authentique qui soit, remplissent leur œuvre d’une succession d’horreurs et d’humiliations qui deviennent de plus en plus violentes à mesure que le calvaire de Solomon s’éternise et que son espoir diminue. Les premiers plans du film ne tardent d’ailleurs pas à donner la couleur : avec d’autres esclaves, Solomon apprend à couper de la canne à sucre et à répéter mécaniquement le geste sous une écrasante chaleur, la sueur perlant sur son front comme sur celui de ses congénères d’infortune, des coups de fouet retentissant par-ci par-là.

Que ce soit une scène montrant les esclaves vendus comme du bétail par un ignoble trafiquant, une autre où une mère est arrachée à ses enfants et les pleure à longueur de journée par la suite, les esclaves devant se laver nus à l’air libre, les insultes prononcées à longueur de journée, les cabanes trop petites dans lesquelles les noirs s’entassent pour dormir ou encore les travailleurs qui s’effondrent de fatigue et d’insolation et sont relevés à coups de pieds et de menaces, McQueen n’épargne jamais son spectateur et parvient ainsi à l’effet recherché, à savoir faire naître en lui un sentiment de malaise mêlé de honte et de dégoût à mesure que la violence grandit devant les yeux du personnage central. Deux scènes fondamentales font atteindre son paroxysme à cette violence. Dans la première, Solomon manque de se faire pendre par Tibeats, un charpentier raciste odieux à qui il a eu le malheur de tenir tête et de repousser ; échappant à ce funeste sort par l’intervention d’un membre de la plantation, il doit cependant attendre le retour de son maître plusieurs heures plus tard avant d’être détaché, la point de ses pieds pataugeant ainsi dans la boue dans le seul but d’éviter l’asphyxie. La deuxième scène, encore plus dure, montre la jeune Patsey, une jeune esclave que Solomon rencontre après avoir été vendu à Edwin Epps, se faire violemment fouetter par son maître. La violence de la scène trouve un écho marquant lorsque, tournant sa caméra vers la jeune femme attachée, le réalisateur montre le résultat sanglant des coups répétés sur son dos. Steve McQueen ne cherche donc jamais à aseptiser la violence du traitement réservé aux esclaves ni à la montrer de manière spectaculaire, bien au contraire, voulant constamment la transmettre au spectateur de la manière la plus crue et directe possible afin d’accentuer son mal-être.

Cependant, si McQueen et Ridley s’emploient à dénoncer la perversité de l’esclavagisme en tant que système économique à travers plusieurs scènes et lignes de dialogue, ils montrent aussi que ce système approche doucement de sa fin à travers le comportement et les actes de plusieurs personnages centraux. En outre, ils évitent habilement le piège d’un manichéisme dans lequel une telle histoire aurait pu tomber en apportant plusieurs nuances à ceux qui la composent. Ainsi, William Ford, le premier maître de Solomon, fait preuve de compassion et demande au vendeur d’esclaves s’il a un cœur lorsqu’il voit ce dernier sur le point de séparer Eliza de ses enfants en les vendant à des propriétaires différents ; s’il continue à utiliser le mot « nègre » pour le designer, Ford fait preuve envers Solomon d’une certaine bonté, lui offrant un violon ainsi que des responsabilités au sein de la plantation, mais refuse d’admettre qu’il a pu être un homme libre autrefois, et prétexte de lui sauver la vie en l’arrachant aux griffes de Tibeats pour pouvoir le vendre. Edwin Epps, pour sa part, s’il se montre très dur et parfois même réellement cruel envers ses travailleurs, entretient une relation très trouble avec sa femme, refusant catégoriquement à un moment de frapper Patsey juste pour lui faire plaisir ; faisant preuve d’une tendresse envers la jeune femme noire qu’il n’a pas pour les autres, il refuse d’admettre qu’il puisse être amoureux d’elle. C’est un homme qui souffre intérieurement, et qui soulage sa peine en s’en prenant à ses esclaves, persuadé qu’il peut disposer comme il veut d’eux vu qu’il les a achetés non pas parce qu’il en avait la certitude dès le départ mais parce que, comme beaucoup d’autres, les lois esclavagistes lui ont profondément enfoncé cette croyance dans le crâne. Quant au personnage de maîtresse Shaw, joué avec un plaisir visible par Alfre Woodard, elle représente aussi un cas intéressant : ayant épousé son ancien maître, elle a été affranchie, possède des gens à son service et appelle les autres esclaves « nègres », mais ferme les yeux sur l’infidélité de son mari et ne peut pas réellement quitter la propriété. Même si, économiquement et socialement, elle est devenue « blanche », elle a troqué une forme d’asservissement contre une autre, plus insidieuse, moins visible, et n’a jamais vraiment recouvré sa liberté, ce qui ne l’empêche pas de se croire supérieure à ceux qui sont restés esclaves.

T’as le style Steve !

Comme ses deux précédentes œuvres, 12 Years A Slave est profondément inscrit dans le style si particulier et déjà si caractéristique de son auteur. Si Hunger et Shame étaient tous les deux très stylés visuellement, montrant respectivement les transformations du corps dues à une grève de la faim et la souffrance psychologique que peut entraîner une addiction au sexe, Steve McQueen poursuit sur sa lancée et ne cherche pas à impressionner le spectateur avec des effets grandiloquents ou des moments tire-larmes auxquels son histoire aurait pu se prêter. L’émotion prend son temps mais finit bel et bien par arriver, lorsque Solomon prend enfin toute l’ampleur de l’horreur de sa situation ; elle s’exhale à travers la douleur des corps, le sang qui s’échappe des plaies béantes créées par les coups de fouet, les larmes qui coulent des yeux, les visages marqués par la détresse de ceux qui subissent les ordres de leurs tortionnaires. Sans en dévoiler la nature, la scène finale fait incontestablement atteindre à l’œuvre un paroxysme émotionnel qui ne s’était pas manifesté dans les deux précédents films du réalisateur.

Une fois de plus, McQueen met sa grande maîtrise technique au service de son histoire et des effets qu’il recherche à faire passer à son public. Le fait, par exemple, de faire un long plan fixe et de laisser tourner sa caméra lorsque Solomon est au bord de l’asphyxie et se bat pour ne pas glisser dans la boue, ou de passer d’un personnage à l’autre sans couper la scène au moment où Patsey est en train de se faire fouetter, met le spectateur dans une double position : il a réellement l’impression d’être aux côtés de Solomon, de souffrir pour lui, avec lui, et en même temps, il se pose en observateur complètement passif, qui ne peut qu’assister de manière impuissante à ce qu’il voit. McQueen n’est pas avare en trouvailles visuelles pour accentuer son propos : que ce soit la pureté d’une eau claire qui contraste avec les pales rouge sang d’un bateau négrier, ou encore une lettre que le feu dévore lentement jusqu’à ne plus être qu’un minuscule tas de braises mourantes qui symbolise métaphoriquement l’amenuisement de l’espoir de Solomon, ces trouvailles renforcent toujours les scènes en question. Les décors sont magnifiés par la superbe photographie de Sean Bobbitt, qui officiait déjà au même poste sur Hunger et Shame. Quant à la musique de Hans Zimmer, le compositeur revient à quelque chose de plus sobre et mesuré que pour les grosses productions sur lesquelles il a l’habitude de travailler, pour un résultat tout aussi efficace et adapté.

Bien sûr, McQueen n’aurait pas pu livré une œuvre aussi puissante sans un casting au meilleur de sa forme, et, là encore, 12 Years A Slave frappe fort. Après pas mal d’années à avoir joué d’excellents seconds rôles, Chiwetel Ejiofor, dans le rôle de Solomon Northup, livre une performance à la hauteur de son immense talent, montrant tout une palette d’émotions sans jamais en faire trop. Face à lui, le casting secondaire n’est pas en reste. Très engagée, Lupita Nyong’o, dont c’est le tout premier rôle professionnel, impressionne dans la peau de Patsey, jeune femme à la fois courageuse, endurante et par moments très fragiles. Collaborant avec McQueen pour la troisième fois consécutive après Hunger et Shame, Michael Fassbender vole presque la vedette à Ejiofor tant il apporte une vraie profondeur et une certaine humanité au personnage pourtant détestable d’Edwin Epps. Quant à Benedict Cumberbatch, il apporte à William Ford son charme et son charisme presque naturel, mélange d’élégance et de froideur qui a déjà caractérisé les personnages qu’il a joué depuis trois ans.

Il est dommage, pour le coup, que Paul Dano, Paul Giamatti, Sarah Paulson et surtout Brad Pitt, qui joue aussi un abolitionniste canadien, soient un peu trop en retrait, malgré le fait que leurs personnages soient fondamentaux pour l’histoire. On peut aussi regretter le fait que certaines scènes semblent être en trop au milieu de ce tableau : que ce soit la brève rencontre de Solomon et de ses compagnons avec des Amérindiens, ou encore le passage où Epps force ses esclaves à danser sur un air joué par Solomon, ces scènes censées apporter un peu de répit ou accentuer encore plus le malaise forment un décalage qui n’a pas forcément sa place ici. Difficile, cependant, de le reprocher réellement à McQueen et à son scénariste : ce ne sont que quelques imperfections parmi une multitude de qualités.

Conclusion

Difficile de croire que 12 Years A Slave n’est que le troisième film de Steve McQueen, tant l’œuvre est maîtrisée et semble déjà être un véritable aboutissement pour son auteur. Si le XVIIIème siècle américain a été marqué par le massacre des Indiens lors de la conquête de l’Ouest et l’établissement progressif de la « civilisation », l’esclavage fut la honte du XIXème, un passé douloureux que McQueen force ici à regarder droit dans les yeux. Si Amistad avait été un choc pour beaucoup à la fin des années 1990, 12 Years A Slave, au même titre que Django et Lincoln l’année dernière, marquera sans doute les esprits du début des années 2010. Une œuvre majeure, qui s’impose possiblement comme le meilleur film sur l’esclavage à ce jour, de la part d’un réalisateur qui n’a probablement pas fini de faire parler de lui dans les années à venir.


12 Years A Slave. Réalisé par Steve McQueen. Ecrit par John Ridley, d’après l’œuvre de Solomon Northup. Produit par Steve McQueen, Brad Pitt, Anthony Katagas, Bill Pohlad, Arnon Milchan, Dede Gardner et Jeremy Kleiner. Avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Lupita Nyong’o, Benedict Cumberbatch, Paul Dano, Paul Giamatti, Sarah Paulson, Alfre Woodard et Brad Pitt. Distribué en France par Mars Distribution. Distribué à l’étranger par Fox Searchlight Pictures. 133 minutes.

Si vous aimez ce film, vous pourriez également aimer :



mardi 7 janvier 2014

Paranormal Activity : The Marked Ones


L'esprit qui ne faisait plus peur

Note : 6/20


Un premier spin-off de la célèbre série horrifique qui, hélas, ne fait plus peur et marche dans les traces des deux derniers épisodes, déjà bien inférieurs aux deux premiers







Franchise. Voilà un mot devenu courant aujourd’hui à Hollywood, généralement synonyme de succès et – surtout – de gros sous, notamment lorsque les films qui en composent une deviennent des marques, des références dans leur genre et attirent toujours plus de spectateurs d’un film à l’autre. L’ennui, c’est que, bien souvent, plus les épisodes avancent, plus la qualité diminue, au point de se dire que le seul intérêt des studios est de faire un maximum d’argent en un minimum de temps. Se perpétuant depuis plus de quatre ans déjà sur nos écrans, la saga Paranormal Activity ne fait hélas pas exception à la règle. Tourné en 2006 mais arrivé sur les écrans fin 2009, le premier volet a, à sa façon, révolutionné le genre horreur à travers l’utilisation de la méthode du found footage, comme avait pu le faire dix ans plus tôt Le Projet Blair Witch. Fait dans la propre maison de son réalisateur Oren Peli pour un budget dérisoire de 15 000 dollars, cette première itération fut un carton international et reste peut-être le film le plus rentable de l’histoire à ce jour, avec près de 200 millions de dollars au box-office. La franchise est née et ne va alors plus s’arrêter, à raison d’un film par an jusqu’à aujourd’hui. Fin 2010 sort donc le deuxième volet, moins terrifiant que le premier mais toujours surprenant, et à nouveau un gros succès en termes de chiffres. La série commence à s’essouffler à partir du troisième épisode, médiocre, qui n’offre plus beaucoup de surprises mais parvient une nouvelle fois à attirer les spectateurs du monde entier. Et c’est donc tout naturellement que le quatrième film arrive fin 2012 et, si la rentabilité est une nouvelle fois au rendez-vous grâce à un tout petit budget, difficile d’en dire autant de la qualité, Paranormal Activity 4 étant à peine meilleur que le 3. Ayant officié en tant que scénariste sur les trois derniers opus, Christopher Landon rempile à nouveau pour ce premier spin-off et passe aussi derrière la caméra pour l’occasion. Autant être direct, Paranormal Activity : The Marked Ones ne redresse pas la barre au niveau qualitatif et déçoit profondément, continuant dans les travers des derniers volets et n’ayant plus grand-chose de vraiment terrifiant.

Synopsis

Fraîchement diplômé de son lycée, Jesse, jeune latino-américain, apprend un soir avec son ami Hector que sa voisine du dessous, une femme du nom d’Ana ayant tout d’une sorcière, a été assassiné, apparemment par Oscar, l’un de ses camarades de classe qui n’était pas dans son état normal. Peu de temps après, Jesse note la présence d’une mystérieuse marque sur son bras et se découvre des pouvoirs surhumains. En compagnie d’Hector, il les utilise pour faire des choses remarquables, les prendre en vidéo et les poster sur Internet. Alors que la présence d’un esprit à ses côtés devient de plus en plus évidente, Jesse commence à se transformer, à devenir plus agressif et morose. Sentant que quelque chose ne tourne pas rond, Hector et Marisol, une amie, se mettent en quête d’indices qui vont peu à peu les conduire vers une terrifiante vérité…

Quoi, t’es encore possédé ?

Autant commence par ce qui est certainement le point le plus positif de ce nouvel opus. Certes, The Marked Ones est un spin-off, le premier offert par la série, et en cela, il se détache du canon scénaristique mis en place par les précédents volets, puisqu’il n’a plus de lien direct avec l’histoire maudite de Katie et de sa sœur Kristi – même si, avouons-le, le quatrième film s’en éloignait déjà un peu. Pour autant, ce spin-off ne laissera pas les fans de la saga en reste puisque, pour leur plus grand plaisir, Landon parvient à rattacher le film au reste de la franchise à travers plusieurs éléments, et ce de manière relativement cohérente, que ce soit de petits détails ou des personnages déjà vus auparavant. Au milieu du film, par exemple, Hector et Marisol font appel à Ali Rey, la jeune femme qui a fait plusieurs recherches sur les démons et les esprits après les évènements narrés dans le deuxième film et qui est réapparue par la suite. Les amateurs prêteront attention aux cassettes VHS que les héros découvrent à un moment donné, référence directe au troisième volet, ainsi qu’aux signes et aux dessins de magie noire déjà aperçus dans les autres épisodes. Sans oublier que l’intrigue de ce spin-off fait également la part belle à la fameuse confrérie des sorcières qui était déjà au centre des évènements dans Paranormal Activity 3 et 4, ou encore le lieu final que ceux qui ont vu le troisième film reconnaîtront sans peine. La plus belle surprise provient cependant de la fin du film, qui, sans en dévoiler la nature exacte, semble opérer un retour aux sources et ne manquera pas de satisfaire ceux qui ont réellement aimé les deux premiers films. Bref, l’un dans l’autre, Christopher Landon respecte bien l’univers posé par les anciens volets et sa mythologie, faisant plaisir aux afficionados de la première heure.

Malheureusement, ce scrupuleux respect de la mythologie Paranormal Activity est bien le seul véritable point fort de cet épisode. Hormis cela, l’intrigue reste d’un classicisme dérangeant, se contentant de reprendre une fois de plus la recette des quatre autres films sans jamais essayer de la renouveler. Certes, le nouveau décor et les origines latino-américaines des principaux protagonistes apportent un peu de fraîcheur à la franchise – des éléments scénaristiques propices à quelques scènes intéressantes, comme lorsque Jesse repousse facilement deux caïds d’un gang latino et découvre par la même occasion ses nouveaux pouvoirs sans parvenir à réaliser ce qui lui arrive, ou encore l’utilisation d’une arme à feu par l’un des personnages au cours du dernier acte. Mais cela ne suffit, car, dans le fond, les rouages narratifs sont exactement les mêmes. Que ce soit les personnages qui découvrent peu à peu l’existence d’un esprit malfaisant parmi eux, la transformation graduelle du protagoniste central, l’explication mystique au phénomène paranormal, l’avertissement ignoré, la grand-mère qui tente une guérison à travers des prières répétées avec un chapelet ou encore le climax qui fait monter la sauce, le scénario ne réserve plus aucune surprise, et, de ce fait, devient très rapidement convenu et banal. Landon a tout de même la bonne idée de rajouter une petite dose d’humour, chose qui manquait cruellement dans les autres films, mais cet ajout a une grosse contrepartie sur l’ambiance, puisque chaque moment drôle désamorce aussitôt une tension qui commençait à monter ou était sur le point d’exploser. Par ailleurs, le scénariste-réalisateur ne s’embarrasse pas à donner à son spectateur de nombreuses informations. Les explications sur le pourquoi du comment de ce qui arrive à Jesse sont encore moins nombreuses que dans les deux derniers films et pas très claires. Mais le plus fatigant est que, après deux épisodes où elle avait déjà une place prépondérante dans la structure narrative, le spectateur n’en sait toujours pas plus sur la confrérie des sorcières, ce qui commence à devenir bien frustrant. Tout au plus est-il donné une ou deux répliques sur les véritables motivations de ce groupe.

Ta caméra commence à rouiller

La mise en scène ne vient pas arranger les ratés du scénario. Si la méthode du found footage et l’action vue à travers l’œil d’une caméra sont désormais indissociables de la franchise, la réalisation commence elle aussi à sérieusement sentir le réchauffé, et n’offre plus aucune nouveauté majeure, manquant ainsi d’audace. Avec plus ou moins de réussite, les précédents réalisateurs avaient au moins tenté de capter l’action à travers l’œil de différents appareils – que ce soit une caméra de surveillance nocturne, la webcam d’un ordinateur, celle d’une console de jeu, la caméra vidéo d’un téléphone portable –, permettant ainsi quelques situations très bien pensées provoquant des sursauts inattendus. Il n’en est rien ici. Pourtant, lorsque Jesse et Hector utilisent au début du film une GoPro, cette petite caméra très résistante et facilement transportable qui peut prendre des photos et des vidéos de n’importe quel endroit, on se plaît à espérer qu’ils l’emploient tout au long du film : l’angle de vue de la GoPro étant plus important que celui d’une caméra classique, l’engin aurait pu être une petite révolution visuelle au sein de la saga, lui ouvrant de nouvelles perspectives et possibilités. Elle n’est cependant utilisée que lors d’une courte séquence amusante, aussitôt remplacée par un caméscope ordinaire.

C’est d’autant plus dommage que, dans l’ensemble, et au même titre que la structure scénaristique, les éléments visuels et auditifs servant à créer l’ambiance n’ont toujours pas évolué. Ceux qui ont vu les films précédents sont rodés et sauront inévitablement à quoi s’attendre avec celui-ci. En résulte une très grande prévisibilité des situations qui nuit fortement au climat d’angoisse et de peur que le scénario cherche à instaurer. Tous les sons alentours qui s’arrêtent pour ne laisser que la respiration haletante de celui qui tient la caméra, et il est évident que quelque chose de mauvais à de fortes chances de surgir brusquement à l’écran ; un personnage qui ne se retourne pas ou s’enfuit quand on l’appelle, et il y a fort à parier que ses yeux ne seront pas normaux ou que son visage sera marqué lorsqu’il apparaîtra ; une porte qui grince, un son anormal qui se fait entendre, une silhouette obscure qui se dessine en arrière-plan, et le personnage présent à l’écran va passer un sale quart d’heure. Les idées et les combines visuelles n’ont pas changé, si bien que les moments censés être vraiment terrifiants ne le sont plus du tout ; tout au plus provoquent-ils un sursaut ou font-ils légèrement grimper la tension, et encore. On est très loin de la peur quasi constante qui émanait du film original d’Oren Peli. Peut-être aussi serait-il aussi temps d’engager un compositeur pour créer un ou deux thèmes flippants à placer aux moments les plus judicieux.

Au milieu de tout cela, les comédiens font du mieux qu’ils peuvent. Les personnages ne sont pas très épais et flirtent même avec la caricature – le jeune diplômé latino-américain qui fait la fierté de sa grand-mère chez qui il vit, le meilleur copain un peu rondouillet qui le suit partout, le camarade de classe qui s’en est sorti grâce aux études tandis que son frère aîné a sombré dans la criminalité, la jolie chica sympathique mais un peu simple sur les bords… Il faut alors saluer les performances plutôt bonnes d’Andrew Jacobs et Jorge Diaz, qui jouent respectivement Jesse et Hector et parviennent tout de même à les rendre attachants. On ne peut pas en dire autant du reste du casting, qui demeure assez anecdotique.

Conclusion

Inutile d’en dire plus, Paranormal Activity : The Marked Ones est sans aucun doute le moins bon épisode de la franchise à ce jour, et confirme ce que les troisième et quatrième volets laissaient déjà penser, à savoir que la saga est désormais sur une pente descendante qu’elle aura du mal à remonter. Christophe Landon assure la continuité de la mythologie Paranormal Activity sans jamais parvenir à la renouveler, et livre un film qui n’a plus grand-chose de terrifiant pour tous ceux qui ont vu ne serait-ce qu’un seul des précédents opus. La faute à un concept qui était véritablement frais et original fin 2009, mais qui est désormais usé jusqu’à la corde. Pour autant, cette corde n’est pas encore sur le point de lâcher : à l’heure où ces lignes sont écrites, The Marked Ones, qui a coûté 5 millions de dollars, en a déjà rapporté 35 au niveau mondial alors que sa première semaine d’exploitation n’est pas encore terminée. Les meilleures franchises sont aussi celles qui savent s’arrêter à temps. Paranormal Activity, avec toute l’affection que l’on peut avoir pour elle, ne sera pas de celles-là : le cinquième volet, qui, d’une manière ou d’une autre, va continuer l’histoire originelle, est d’ores et déjà prévu pour le mois d’octobre prochain. Inutile d’attendre jusque là pour se refaire les deux premiers, de loin les meilleurs. Les fans de la première heure apprécieront peut-être. Les autres, passez votre chemin.



Paranormal Activity : The Marked Ones. Ecrit et réalisé par Christopher Landon. Produit par Oren Peli. Avec Andrew Jacobs (XII), Jorge Diaz, Gabrielle Walsh, Carlos Pratts, Richard Cabral et David Fernandez Jr. Distribué en France par Paramount Pictures France. Distribué à l’étranger par Paramount Pictures. 84 minutes.


Si vous aimez ce film, vous pourriez également aimer :