mercredi 16 octobre 2013

Prisoners




Touche pas à ma fille

Note : 16/20

Un thriller policier bien exécuté, parfaitement écrit et interprété, qui réussit à être prenant presque de bout en bout mais ne parvient pas à éviter quelques longueurs






Le genre du thriller est aujourd’hui l’un des plus utilisés par les scénaristes et les réalisateurs pour raconter une histoire. L’un des plus appréciés aussi. Cependant, si le nombre de ces films n’a pas cessé d’augmenter au fil des années, plus rares sont ceux qui restent en tête après le premier visionnage et offrent plusieurs interprétations possibles. On se souvient, dans les années 1990, du Silence des Agneaux et de Seven, deux films qui ont durablement marqué les esprits, suivi, au début des années 2000, par le Mystic River de Clint Eastwood. S’il n’est assurément pas du niveau de ces trois films, Prisoners vaut assurément le détour et fait probablement partie des thrillers dont on se souviendra plusieurs années après.

Synopsis

Dans une banlieue de Boston, deux familles voisines et amies, les Keller et les Birch, partagent le repas traditionnel de Thanksgiving dans la bonne humeur. Cette joie est vite brisée lorsque leurs filles de six ans, Anna et Joy, disparaissent alors qu’elles jouaient dehors. L’enquête est confiée à l’inspecteur Loki. Rapidement, Alex Jones, un jeune homme qui était présent dans sa caravane au moment des faits, est arrêté, mais est relâché quelques jours plus tard faute de preuves, entraînant la fureur de Keller, le père d’Anna. Keller décide de poursuivre l’enquête à sa manière. De son côté, Loki essaie de trouver des indices qui aideraient à retrouver les filles, mais ils sont peu nombreux. Alors que l’opposition entre eux devient plus grande et que la tension monte, Keller et Loki savent que le temps joue contre eux, car plus les jours passent, moins les chances de retrouver les deux filles vivantes sont grandes…

Une intrigue tendue qui exploite bien les codes du genre

Il ne faut pas longtemps à Denis Villeneuve et son scénariste Aaron Guzikowski pour donner une idée au public de ce qui les attend au cours du film, qui s’ouvre sur une forêt enneigée où Keller et son fils Ralph chassent un cerf. Le ton est donné : l’ambiance est froide, les personnages vont souffrir, la noirceur va être au rendez-vous. Les seuls moments heureux auxquels les Keller et les Birch, et par extension le spectateur, ont droit se trouvent au début du film, lorsqu’ils fêtent ensemble Thanksgiving, mangent et rigolent. Rien ne semble pouvoir venir troubler leur journée. Mais, dès la première sortie d’Anna et Joy, accompagnées par Ralph et Eliza, la sœur aînée de Joy, la tension s’installe à la vue de cette caravane, plantée au beau milieu de la résidence alors qu’elle n’a rien à y faire. Lorsqu’elles ressortent pour jouer, les fillettes ne préviennent ni parents ni frères et sœurs. Les Keller et les Birch les cherchent mais ne les trouvent pas. Plus aucun doute ne subsiste alors : elles ont été enlevées.

Pendant les 2h10 qui suivent, l’histoire de Prisoners prend un malin plaisir à jouer avec les nerfs de son spectateur en le plaçant tantôt du côté des familles, notamment celle des Keller, tantôt du côté de la police, symbolisée majoritairement par l’inspecteur Loki. A travers une mise en scène sobre et efficace, Villeneuve parvient sans peine à faire ressentir à l’audience toute l’horreur d’une telle situation, où le stress monte  graduellement de tous les côtés et où le temps est compté – élément qui contribue d’ailleurs à la tension générale : de temps à autre, un personnage, que ce soit Keller, Loki ou un membre des familles, rappelle depuis combien de jours les filles ont disparu, insufflant ainsi un sentiment d’urgence toujours plus grand car, comme le rappelle Keller à Loki lors d’une confrontation tendue, passée la première semaine, les chances de retrouver les disparues vivantes sont proches de zéro. Sublimé par la magnifique photographie de Roger Deakins, qui donne au film son côté froid et désespéré participant directement à la noirceur ambiante, le climat joue également un gros rôle dans l’atmosphère suffocante qui se dégage de l’ensemble : quel que soit le moment, quelle que soit la situation, les conditions climatiques sont mauvaises – il pleut, il neige, il vente, et ce temps n’est finalement que le reflet du malheur qui frappe les deux familles.

Comme Seven ou Mystic River avant lui, Prisoners tient en haleine le public en jouant habilement avec les codes d’un genre pourtant déjà exploité de fond en comble. Comme dans ceux de David Fincher et Clint Eastwood, le film de Denis Villeneuve a la bonne idée de ne pas chercher à maintenir constamment son suspense, ménageant des pauses, des instants plus calmes où les personnages se laissent submerger par leurs émotions. En résulte des passages parfois à la limite de l’horreur, où le spectateur retient son souffle, se laissant surprendre à plus d’une reprise. Sans en dévoiler tout le contenu, c’est notamment vrai lors d’une superbe scène où Loki, croyant avoir trouvé le vrai coupable, rentre dans sa maison et découvre de grandes caisses noires verrouillées par des cadenas. Ces scènes ne sont pas nombreuses, mais, lorsqu’elles surviennent, le sentiment de peur et de panique qui habite tout le film est poussé à son paroxysme. Comme tout bon thriller policier, Prisoners est une course contre la montre où chaque élément, chaque indice, chaque détail a son importance. Sans la révéler, la fin imbrique de manière parfaitement logique et cohérente toutes les informations délivrées au cours de l’intrigue, démontrant ainsi une remarquable construction scénaristique qui ne trouve sa conclusion que lors de la toute dernière scène.

Une étude de caractère poussée

La grande force de Prisoners réside incontestablement dans ses personnages, tous très bien joués, qui ont des réactions différentes face à l’enlèvement des deux filles. Dans une certaine mesure, ce kidnapping n’affecte pas seulement les pères, les mères, les frères et sœurs ou ceux qui mènent l’enquête, mais également tous les habitants de la ville en général. Sans jamais le laisser transparaître directement, le comportement des personnages principaux face à cette terrible situation laisse supposer que le film est un miroir de l’Amérique contemporaine, tentée de se replier sur elle-même lorsqu’elle a peur et n’a que peu de solutions face aux épreuves qu’elle affronte. Cette interprétation est surtout visible à travers les deux protagonistes principaux, Keller et Loki.

Superbement joué par Hugh Jackman, qui livre sinon la meilleure, du moins l’une des plus belles performances de sa carrière, Keller est un père de famille sans histoire, qui a réussi à arrêter l’alcool grâce au soutien de sa famille. Adapte du mouvement survivaliste, il a entassé un nombre impressionnant de vivres et de matériel dans son sous-sol pour se préparer à une éventuelle catastrophe, pensant ainsi pouvoir tout affronter. Rien, cependant, ne l’a préparé à l’enlèvement de sa fille. Lorsque Alex est relâché et que Loki n’est pas capable de le faire garder plus longtemps en garde à vue, Keller déchaîne sa rage sur ce dernier et ne fait plus confiance à la police pour retrouver Anna et Joy. Son comportement évolue et, même s’il ne le montre pas, son manque de sommeil et sa colère constamment palpable témoignent de son stress et de sa peur. Persuadé que la police ne fait pas le nécessaire, il va alors faire quelque chose qui ne serait pas concevable en temps normal, persuadé que c’est à ce prix qu’il retrouvera vivante sa fille. Très religieux, Keller en appelle souvent à Dieu et se raccroche à sa foi lorsque tout semble perdu, un élément qui gagne en profondeur au cours du récit et devient réellement intéressant à la fin, où Keller semble avoir la juste récompense mais aussi la punition qu’il mérite après ce qu’il a commis.

A l’inverse, l’inspecteur Loki, magistralement interprété par un Jake Gyllenhaal qui trouve lui aussi l’un de ses meilleurs rôles, tente de rester rationnel face à la situation, et fait confiance à son instinct qui ne l’a jusqu’ici jamais trahi. Contrairement à Keller, Loki contient sa rage ; sa prudence et son intelligence en font un enquêteur véritablement doué, ce dont il a bien conscience. Ses tatouages témoignent d’un passé difficile qu’il aimerait bien oublier, lui rappelant des démons auxquels il doit toujours faire face. Plutôt solitaire, il aime rester à l’écart, que ce soit dans son travail ou à l’extérieur, et passe du temps à observer ceux qui l’entourent. Le fait qu’il préfère travailler en solo le rend ainsi assez peu tolérant aux ingérences de Keller dans son enquête, ce qui s’accentue lorsque ce dernier lui dit clairement qu’il n’en fait pas suffisamment. Les méthodes calmes et minutieuses de Loki ne l’empêchent cependant pas de laisser exploser sa colère et sa frustration lorsqu’il a l’impression de ne pas avancer.

Il y a donc quelque chose de véritablement intéressant dans la relation entre Keller et Loki, qui les rapproche tout autant que cela ne les éloigne. Si les deux personnages ont le même objectif, il leur est impossible de se glisser dans la peau de l’autre pour comprendre pourquoi il agit de la sorte. N’ayant pas d’enfant, ce que traverse Keller face à une telle situation est tout simplement incompréhensible pour Loki. A l’inverse, Keller, qui n’a aucune expérience dans le monde de la police et des enquêtes criminelles, n’est jamais en mesure de saisir le mode opératoire de l’inspecteur, raison pour laquelle il agit tantôt avec une grande naïveté, tantôt de manière impulsive. Encore plus intéressants sont les choix moraux auxquels les deux personnages sont confrontés à plusieurs reprises et affectent ceux qui les entourent, choix qui font évoluer leur comportement mais sont aussi à même de compromettre les chances de retrouver les filles à temps.

L’enlèvement parfait n’existe pas

Cette étude de caractère peut s’appliquer aux autres personnages centraux, que ce soit Grace Dover, les époux Birch ou encore Holly Jones, un rôle à contre-emploi pour Melissa Leo, un protagoniste intéressant à plus d’un titre. Les personnages traversent tous la même épreuve, mais ils ont chacun une manière différente de l’affronter. Franklin Birch, interprété par Terrence Howard, a tout autant envie que Keller de retrouver sa fille, mais il n’est pas prêt à faire ce que Keller envisage pour y parvenir. Les réactions des protagonistes face à une telle situation qui pourrait arriver à n’importe qui sont toujours réalistes et très humaines, rendant l’émotion d’autant plus perceptible lorsqu’elle surgit – en particulier lors d’une scène difficile où l’inspecteur Loki demande aux Birch et à Keller d’identifier des vêtements tâchés de sang qui pourraient être ceux de leurs filles. Il est alors dommage que certains personnages, comme Franklin justement, ou encore Grace et Ralph Dover, ne soient pas plus développés.

Par ailleurs, force est de constater que le film est trop long. Plusieurs scènes sont trop lentes et cassent parfois le rythme. Si la tension est à son comble à plus d’une reprise, elle chute drastiquement lors de certaines pauses qui s’étirent un peu trop, voire disparaît parfois complètement, pour ne pas revenir avant un petit moment. S’il est difficile de dire que le spectateur s’ennuie, il a quand même l’occasion de regarder sa montre. Signe qui ne trompe pas que le rythme est inégal et aurait dû être plus dense, plus compact, bref, que quinze à vingt minutes du film sont en trop et auraient allégrement pu être enlevées.

Conclusion

Il y presque trois ans, Denis Villeneuve avait frappé fort avec Incendies, drame multi-récompensé qui n’avait pas attiré un large public en salles. Le voilà qui revient avec l’un des meilleurs thrillers de l’année 2013, noir, dur, tendu, parfaitement écrit, habilement réalisé et superbement joué, bénéficiant en outre d’une très belle photographie. S’il est trop long, n’évite pas les baisses de rythme et aurait pu soigner un peu plus certains de ses personnages secondaires, Prisoners est un film qui, même s’il n’a pas leur niveau, s’inscrit dans la droite lignée des meilleures œuvres du genre, celles qui doivent être vues plusieurs fois pour en saisir toutes les subtilités. Reste maintenant à voir si, comme le disent de nombreuses critiques qui s’avancent toujours un peu vite sur ce sujet, le film sera présent à la prochaine cérémonie des Oscars.



Prisoners. Réalisé par Denis Villeneuve. Ecrit par Aaron Guzikowski. Produit par Broderick Johnson, Steven P. Wagner, Kira Davis, Andrew A. Kosove, Adam Kolbrenner et Mark Wahlberg. Avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Maria Bello, Viola Davis, Terrence Howard, Melissa Leo, Paul Dano et Dylan Minnette. Distribué en France par SND. Distribué à l’étranger par Warner Bros. 153 minutes.


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lundi 14 octobre 2013

La vie d'Adèle - Chapitres 1 et 2


Un amour bleu comme tes cheveux

Note : 17/20


Un film romantique puissant et très maîtrisé porté par deux grandes actrices et récompensé à juste titre au dernier Festival de Cannes. Très certainement le meilleur film de son réalisateur





On repart pratiquement cinq mois en arrière. Souvenez-vous. Le Festival de Cannes 2013 est sur le point de démarrer. Cette année, Steven Spielberg, l’un des plus grands réalisateurs au monde, a accepté d’être le président de la 66ème édition. La sélection de films étant aussi vaste que les années précédentes, la Compétition promet d’être intense, avec le retour de réalisateurs comme Roman Polanski, les frères Coen, Nicolas Winding Refn, James Gray, Steven Soderbergh ou encore Jim Jarmusch. Alors que, côté français, de nombreux regards sont braqués sur François Ozon et sa nouvelle muse Marine Vacth pour leur film Jeune et Jolie (qui s’avère au final très mitigé), les yeux se tournent également peu à peu vers la nouvelle œuvre d’Abdellatif Kechiche, La vie d’Adèle, qui fait polémique dès sa première diffusion en raison de scènes de sexe apparemment très crues. Au terme du Festival, le film de Kechiche remporte la Palme d’Or et, pour la première fois dans l’histoire de la Compétition, le jury récompense également les deux actrices principales, Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux. Après plusieurs mois d’attente, le film vient d’arriver dans les salles françaises. Et, autant le dire d’entrée de jeu, La vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2 n’a pas volé son prix.

Synopsis

A quinze ans, Adèle, jeune et jolie adolescente habitant Lille avec ses parents, est en première littéraire au lycée Pasteur et ne se pose pas trop de questions. Elle retrouve tous les matins ses amies, parle avec elles des garçons, retrouve son copain Valentin avec qui elle partage ses moments de joie comme ses coups de blues. Elle fait l’expérience des premiers sentiments et de la première fois. Et puis, un jour, elle croise le regard d’Emma, belle et mystérieuse jeune femme aux cheveux bleus. Le choc. Adèle parvient à retrouver Emma. Commence alors pour elle une romance que rien ne semble pouvoir briser, mais qui pourrait lui faire plus mal qu’elle ne le pense en l’entamant.

Une histoire d’amour forte

Le film s’ouvre sur Adèle allant en cours en bus puis en train. Le village où elle vit est tranquille et paisible, la lumière est belle, les plans sont simples. D’emblée, Kechiche montre que l’esbroufe ne sera pas au programme, qu’il n’y aura rien de superficiel dans son film. Il ne tarde d’ailleurs pas à afficher son propos principal. Dès la deuxième séquence, Adèle est en cours de lettres avec ses camarades, où ils étudient avec leur professeur La Vie de Marianne de Marivaux – clin d’œil appuyé et évident à L’esquive, deuxième film du scénariste-réalisateur qui lui permit de se faire connaître du grand public et où le thème de l’éducation avait déjà une place prépondérante. Le professeur souligne un passage important où Marivaux évoque le coup de foudre, mais aussi le vide que le cœur humain peut parfois ressentir tant qu’il n’a pas connu le grand amour et le cherche perpétuellement. Le thème central est posé : avant d’être une romance à caractère mélancolique entre deux jeunes femmes, La vie d’Adèle est une histoire d’amour où Kechiche cherche à montrer la construction et l’évolution d’un couple comme un autre, avec les aléas qu’il comporte de manière inhérente. Le film montre avec justesse et précision la progression de ce couple, et Kechiche parvient à faire ressentir à son spectateur diverses émotions à chaque étape.

Ainsi, le public est d’abord témoin d’un premier échange de regard où c’est la fascination qui se dégage – Adèle et Emma se croisent dans la rue par hasard et se retournent pour se voir, un instant qui ne dure qu’une poignée de secondes mais qui s’avère être crucial, car c’est finalement lui qui enclenche toute la suite. Amour et hasard ne sont donc pas incompatibles, Kechiche soulignant explicitement que c’est par hasard que démarre cette romance. C’est un peu moins par hasard qu’Adèle retrouve Emma dans un bar gay lorsqu’elle y suit son ami Valentin. A partir de là, le spectateur assiste à toutes les phases de la vie du couple, avec ses joies et ses peines, ses moments de plénitude comme ses instants de doute. Au bonheur de se rencontrer succède la passion tant physique que psychologique, à laquelle vient se greffer la possibilité d’un avenir à deux. Puis, sans en dévoiler trop, parce qu’Adèle fait l’erreur de douter sur ses propres valeurs sentimentales, vient le temps de la souffrance, une douleur qui va la consumer moralement de manière aussi brûlante que le désir qu’elle a pu ressentir pour Emma, une douleur dont elle ne se relèvera peut-être pas. Kechiche dissèque la relation amoureuse entre deux êtres humains dans tout ce qu’elle a à offrir, une relation qui peut être belle et cruelle tout à la fois, où rêve et cauchemar, bonheur et désespoir s’entrelacent, entrent en collision, se complètent et se séparent. Comme dans la vraie vie, l’amour que film Kechiche entre ces deux femmes peut transcender les corps et les esprits, les faire s’élever à un point où nul autre sentiment ne peut les amener, mais également être le pire de tous les maux, capable de détruire complètement une âme.

Cette magnifique romance n’aurait pas pu être possible sans l’investissement total des deux actrices qui jouent Adèle et Emma. Et là encore, Abdellatif Kechiche ne s’est pas trompé. Adèle Exarchopoulos, remarquable pour son premier rôle d’envergure, et Léa Seydoux livrent toutes les deux une très grosse performance et donnent absolument tout pour satisfaire l’exigence du réalisateur. Que ce soit durant les longues scènes dialoguées, les moments de silence qui en disent tout autant voire même plus, ou ces fameuses scènes de sexe qui ont suscité la polémique, les deux actrices sont d’un naturel troublant et jouent toujours de manière juste. Elles sont aidées par une mise en scène inspirée, qui use et abuse des gros plans et des cadrages serrés pour mieux faire ressortir les émotions que ressentent les deux personnages principaux et ainsi les transmettre au public. Kechiche n’hésite pas à filmer les bouches, les doigts, les yeux, les seins, les fesses et autres parties du corps parfois de manière très rapprochée, comme s’il voulait que son spectateur puisse lui-même ressentir le contact physique des corps qui s’embrassent et se caressent, ce désir charnel, cet aspect fusionnel au centre de la relation entre Adèle et Emma. Certains plans, comme ceux où Adèle et Emma sont seules ou ensemble dans le parc en étant illuminées par la lumière du soleil, sont splendides, et les scènes de sexe, très chorégraphiées malgré l’impression qu’elles donnent d’avoir été improvisées, ressemblent presque à des peintures ou des sculptures – ce qui fait directement écho aux toiles qu’Emma peint et expose.

Passage à l’âge adulte et condition sociale

Au delà de l’histoire d’amour en son centre, La vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2 peut aussi être vu comme un film d’apprentissage. En parallèle de sa vie de couple, l’histoire suit Adèle dans sa vie professionnelle et personnelle. On la voit ainsi, au début du film, en pleine adolescence : elle est parfois maladroite dans son comportement, assez ingrate, un peu jalouse des autres filles plus jolies qu’elle, et se pose les mêmes questions que les autres adolescents. En l’espace d’une trentaine de minutes, avant même sa rencontre avec Emma dans le bar, Adèle a fait l’expérience des premiers sentiments et de la première fois avec un lycéen plus âgé qu’elle d’un an, une histoire qui ne dure pas et qui provoque sa première peine de cœur, mais la pousse aussi à se remettre en question. Si ce début est fondamental pour la suite, il est peut-être un peu long, mais Kechiche parvient à le rendre réellement intéressant en y abordant des thèmes qui lui sont chers. L’importance de l’éducation et son influence dans la vie future, l’existence au sein d’un groupe, le fait de se faire accepter par les autres lorsque l’on est différent, surtout à un âge où faire comme tout le monde est une condition sine qua non pour s’intégrer, ces questions sont toutes abordées durant la phase lycée d’Adèle et reviennent sous une forme ou une autre au cours du film.

Comme à son habitude, Kechiche ne manque d’ailleurs pas d’apporter une touche sociale à son propos. Lorsqu’elles se rencontrent, Adèle est passionnée par la littérature et les arts, Emma est en quatrième année aux Beaux Arts. C’est donc la culture qui les rapproche, Emma proposant à Adèle de l’aider avec ses devoirs de lettres et de philosophie. Ce goût commun pour la culture provoque d’abord une séparation au sein de leurs familles respectives : si les parents d’Emma sont libérés et acceptent tout autant l’orientation sexuelle de leur fille que son envie de devenir artiste, ceux d’Adèle sont bien plus mesurés lorsqu’ils découvrent ce qu’Emma fait dans la vie, préférant la sécurité d’un emploi stable et banal à la réalisation d’aspirations plus élevées. Et, finalement, c’est aussi le fait de venir de deux milieux sociaux différents qui vient mettre un grain de sable dans les rouages bien huilés de leur relation, Emma ne comprenant pas pourquoi Adèle ne cherche pas à exploiter son talent littéraire, et fréquentant un milieu où Adèle a l’impression d’être perdue. Belle réflexion de la part de Kechiche qui montre que, si fort qu’il puisse être, l’amour peut parfois être entravé par des éléments qui devraient normalement être moins importants mais finissent par devenir si encombrants qu’ils éclipsent la relation elle-même et la relèguent au second plan.

Amour imparfait

Si minimes soient-ils, le film comporte tout de même quelques défauts. Si l’homosexualité n’est pas le sujet principal de Kechiche, il est dommage qu’il ne montre pas plus les difficultés qui peuvent accompagner une telle relation, même dans la société d’aujourd’hui. Lorsqu’elle est vue pour la première fois en train de rejoindre Emma, Adèle doit ensuite s’expliquer avec ses copines qui ne la comprennent pas et subit de leur part une violence verbale déconcertante à laquelle elle ne parvient à répondre qu’avec les poings. C’est la seule séquence durant tout le film où Adèle doit vraiment justifier les choix de son cœur et affronter le regard des autres sur le plan amoureux ; il aurait été intéressant d’en montrer davantage, notamment, par exemple, la réaction de ses parents en apprenant qu’Emma est un peu plus qu’une amie pour elle.

Les trois heures du film sont par ailleurs bien lentes par moments. Certains passages sont trop longs, voire répétitifs, surtout vers la fin. Le film pourrait faire vingt minutes en moins que cela n’altérerait probablement pas l’intrigue principale. Quant aux scènes de sexe, surtout celle où Adèle et Emma font l’amour pour la première fois, il faut bien avouer qu’elles sont trop longues et ne manquent pas de surprendre par leur caractère explicite. Si leur beauté esthétique est indéniable, Kechiche, en ne cachant rien, place aussi son spectateur dans une position de voyeur qui ne manque pas d’être rapidement embarrassante, voire même à la limite de l’écœurement. Ce n’était sûrement pas son but de mettre mal à l’aise, mais c’est pourtant l’impression qui se dégage le plus ici.

Conclusion

Quatre ans après une Vénus Noire saluée par la critique mais injustement boudée par le public (peut-être en raison de sa durée de 2h45), Abdellatif Kechiche revient avec son film le plus ambitieux et réussi à ce jour, et signe une superbe histoire d’amour unique en son genre portée par l’interprétation de deux actrices en état de grâce. Si Léa Seydoux est déjà présente partout (même un peu trop en ce moment diront certains), Adèle Exarchopoulos devrait suivre la même voie. Alors certes, le film n’est pas parfait, mais ses imperfections s’oublient bien vite face à tant de qualités. Oubliez les polémiques, oubliez les sorties fracassantes du casting et des techniciens à propos du tournage chaotique, La vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2 est un film qui fait honneur au cinéma français et prouve une nouvelle fois que c’est souvent dans la douleur que naissent les plus grandes œuvres. Steven Spielberg et son jury ont fait preuve d’audace, mais ne s’y sont pas trompés. Cette Palme d’Or est méritée.



La vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2. Réalisé par Abdellatif Kechiche. Ecrit par Abdellatif Kechiche et Ghalya Lacroix, d’après le roman graphique Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh. Produit par Vincent Maraval, Laurent Clerc, Brahim Chioua, Andres Martin, Genevieve Lemal, Olivier Thery Lapiney et Abdellatif Kechiche. Avec Adèle Exarchopoulos, Léa Seydoux, Salim Kechiouche, Catherine Salée, Aurélien Recoing, Mona Walravens, Fanny Maurin et Jérémie Laheurte. Distribué en France par Wild Bunch Distribution. Distribué à l’étranger par Sundance Selects. 179 minutes.




mercredi 9 octobre 2013

Machete Kills


Machete don't like

Note : 10/20

Une suite toujours en forme d’hommage au cinéma de série Z mais nettement inférieure au premier film, tout juste bonne pour patienter jusqu’à Sin City 2







Il y a des personnages de cinéma qui, s’ils deviennent cultes auprès d’une communauté de fans au fil du temps, n’étaient à la base même pas censés exister. Machete fait indéniablement partie de ces personnages. Il y a plus de six ans, alors que le diptyque Grindhouse s’apprête à sortir sur les écrans français – Boulevard de la Mort début juin 2007, Planète Terreur à la mi-août –, Robert Rodriguez, à la barre du deuxième film, décide de réaliser une bande-annonce mettant en scène un personnage d’agent spécial complètement barré et en apparence increvable pour promouvoir le dyptique. Incarné par Danny Trejo, Machete vient de naître aux yeux du monde. Pendant les deux années qui suivent, l’acteur américain n’a de cesse de demander au scénariste-réalisateur de donner au personnage un film bien à lui. Son vœu finit par être exaucé. Début décembre 2010 sort Machete, hommage aux films que Rodriguez affectionnait dans sa jeunesse, qui est globalement salué par la critique et marche correctement au box office mondial. Le film est le premier d’une trilogie, dont voici le deuxième volet. Et, autant le dire tout de suite, force est de constater que ce Machete Kills, même s’il reste sympathique, est clairement inférieur à son aîné.

Synopsis

Accusé d’être responsable de la mort d’un de ses partenaires, l’ancien agent spécial Machete est sur le point d’être pendu, lorsqu’un appel du Président des Etats-Unis le sauve. Le président Rathcock explique à Machete qu’il a besoin de lui pour arrêter Mendez, le dangereux chef d’un puissant cartel de la drogue qui se terre au Mexique et a un missile nucléaire directement pointé sur Washington. Parvenant à retrouver Mendez et à le ramener sur le sol américain alors que leurs têtes sont mises à prix et que de nombreux tueurs, dont un mystérieux Caméléon, sont à leurs trousses, Machete réalise bientôt que Mendez n’est qu’une marionnette dans une conspiration bien plus vaste, orchestrée par l’organisation d’un marchand de mort milliardaire, Luther Voz…

Une histoire sympathique mais répétitive

Inutile de dire que l’histoire est débile ou que le scénario écrit par Kyle Ward est trop simple et n’a pratiquement aucun enjeu crédible, ce sont ces éléments qui font justement le charme de ce Machete Kills, comme ils l’avaient déjà fait pour le premier volet. Rodriguez ressort les mêmes ingrédients et les assaisonnent avec une sauce quasiment identique, ce qui fonctionne toujours bien. Machete se retrouve ainsi, du moins dans la première moitié du film, dans des situations inextricables pour un homme normal, devant à nouveau affronter des armées entières de soldats, de ripoux et autres tueurs déterminés à lui barrer la route, et il n’hésite pas, pour s’en défaire, à utiliser des armes toujours plus grosses et délirantes. La violence est parfois poussée à son paroxysme, le sang gicle souvent à gros bouillons, l’humour des scènes d’action est généralement noir. Machete semble plus badass que jamais, et certaines des mises à mort de ses ennemis sont particulièrement timbrées et rivalisent d’ingéniosité avec celles du premier film – pour n’en citer qu’une, Machete étripe son opposant et balance ses intestins dans les pales d’un hélicoptère tournant à toute vitesse. Les spectateurs qui avaient apprécié Machete seront également heureux de retrouver quelques têtes connues, comme Sartana ou la surprenante Shé. Le film est par ailleurs très référentiel, multipliant les clins d’œil à des films dont Rodriguez est fan, comme par exemple Star Wars. Et, tout comme dans Machete, Rodriguez donne à son film un sous-texte qui n’a pas forcément sa place mais prête toujours à l’amusement : après l’immigration illégale, c’est ici le système américain, symbolisé par le président Rathcock, qui en prend plein la gueule.

Cependant, reprendre ce qui a fait le succès du précédent film jusque dans le scénario a un prix, celui de l’originalité. La force de Machete tenait pour beaucoup dans la progression de son personnage principal, qui montrait ses limites vers la fin et ne pouvait pas réussir sa mission sans l’aide de ses camarades d’arme, malgré sa condition de surhomme apparemment invincible qui est aussi montrée ici à travers quelques scènes amusantes. Si l’histoire n’est pas la même et que les méchants auxquels Machete est confronté ont des motivations différentes, Rodriguez et Ward ne s’ennuient pas et reprennent exactement la même construction pour la structure scénaristique : Machete est accusé à tort d’un crime qu’il n’a pas commis, il parvient à s’en sortir, s’engage dans une mission suicide et en sort vivant, pour se rendre compte que ses ennuis ne sont pas terminés, et qu’il va finalement avoir besoin d’aide pour se débarrasser de son adversaire. Inutile donc de dire que, pour ceux qui ont vu et apprécié le film original, les situations deviennent vite répétitives, voire même prévisibles et ridicules, et la joie de retrouver le personnage et son univers barré laisse peu à peu place à un ennui qui ne fait que s’amplifier jusqu’à la fin, à l’exception de quelques scènes bien pensées. Si quelques séquences sont vraiment drôles et provoquent un rire franc, le spectateur passe le plus clair de son temps à sourire, voire à rester indifférent, et même ceux qui adhèrent complètement à l’humour noir et décalé du réalisateur risquent de ne pas y trouver leur compte.

Un casting surchargé et inégal

Rodriguez répète également une erreur qu’il avait déjà commise avec le premier film. S’il montre encore sa faculté à créer et faire vivre des personnages hauts en couleur, il multiplie les intrigues secondaires au risque de ne pas suffisamment faire apparaître certains de ces personnages ou de les mettre trop rapidement de côté. C’est par exemple le cas avec Shé, l’amie révolutionnaire de Machete, toujours interprétée par Michelle Rodriguez. Vu l’importance du personnage dans le premier film, on était en droit d’attendre une présence considérable dans cette suite. Il n’en est finalement rien : Shé apparaît moins de 45 minutes avant la fin, et si elle ne quitte alors plus l’écran, elle se contente de faire tout ce qu’elle a déjà fait dans Machete sans aucune autre forme de développement, rendant les retrouvailles avec elle un peu amères.

Les personnages et les acteurs qui les interprètent sont très inégaux. Si Sofia Vergara parvient à rendre son protagoniste intriguant au début, il devient vite agaçant par la suite, voire même carrément grotesques dans ses moments censés être les meilleurs : la scène du bonnet D pour ne citer qu’elle, bien que complètement assumée, est franchement ridicule et inutilement bruyante. La meilleure idée côté personnages est aussi la plus paradoxale, et elle concerne le Caméléon, tueur impitoyable qui en a après Machete et Mendez. Si le personnage est peut-être le plus intéressant de tous avec ses identités successives, Rodriguez confie le rôle à quatre excellents acteurs dont la présence à l’écran tient plus du caméo que du vrai second rôle : Lady Gaga, qui s’en sort honorablement, et Cuba Gooding Jr. apparaissent quinze minutes grand max, Antonio Banderas et Walton Goggins n’ont pour leur part pas plus de dix minutes. C’est court, trop court, et il aurait peut-être été plus judicieux de donner seulement deux identités au Caméléon et plus de présence aux interprètes qui l’incarnent. Amber Heard et Alexa Vega apportent pour leur part une vraie touche sensuelle, comme le faisait de manière plus ou moins réussie Lindsay Lohan dans le premier film. A l’instar de cette dernière, leurs personnages sont des clichés sur pattes, sauf que, là où ces clichés étaient parfaitement assumés et participaient à l’hilarité dans le Machete, ils finissent rapidement par lasser et ne plus amuser ici.

Presque paradoxalement, le salut de ce côté arrive à travers les deux méchants du film. Demian Bichir s’en donne à cœur joie dans la peau de Mendez, un personnage beaucoup plus intéressant qu’il n’y paraît de prime abord du fait de son dédoublement de personnalité qui le rend imprévisible et attachant. Son rire si particulier et ses mimiques font souvent mouche. Quant à Mel Gibson, qui incarne l’excentrique et dérangé Luther Voz, on serait bien tenté de dire qu’il sauve le spectateur d’un ennui complet dans la deuxième partie du film. Assumant complètement son côté grotesque, notamment dans son costume muni d’une cape à la fin, l’acteur s’amuse comme un fou, chose qu’il n’avait pas faite depuis longtemps, et démontre une nouvelle fois son talent à pouvoir jouer n’importe qui. Son enthousiasme est réellement communicatif. On pourrait aussi mentionner dans ce paragraphe Charlie Sheen, ou plutôt Carlos Estevez, qui, s’il apparaît trop peu lui aussi, donne vie à un président complètement loufoque qui ne manque pas d’avoir une réplique drôle chaque fois qu’il est présent.

Conclusion

Robert Rodriguez a clairement fait savoir qu’il irait jusqu’au bout de la trilogie qu’il a envisagée pour Machete, et la fin de ce volet ne laisse pas de doute quant à la suite. Il devrait d’abord se demander si les spectateurs auront vraiment envie de voir ce dernier film. Au vu de cette deuxième itération, cela ne semble pas évident. Il a poursuivi et poussé beaucoup plus loin son délire sans vraiment se demander si cela satisferait pleinement les afficionados de la première heure comme les néophytes du personnage. En résulte un film très moyen, moins original que son aîné, provoquant beaucoup moins de rires, commettant peu ou prou les mêmes erreurs, bref, tout simplement moins bon. Cette suite semble surtout être un amuse-gueule offert par Rodriguez pour patienter jusqu’à son très attendu Sin City : A Dame to Kill For prévu pour l’an prochain, toujours coréalisé avec Frank Miller. Tout comme Machete, Sin City premier du nom avait été très bien reçu. Espérons juste, alors, que la deuxième visite dans la ville du vice et du péché soit meilleure que ce Machete Kills.



Machete Kills. Réalisé par Robert Rodriguez. Ecrit par Kyle Ward. Produit par Robert Rodriguez, Rick Schwartz, Sergei Bespalov, Alexander Rodnyansky, Aaron Kaufman et Iliana Nikolic. Avec Danny Trejo, Michelle Rodriguez, Demian Bichir, Mel Gibson, Carlos Estevez, Walton Goggins, Cuba Gooding Jr., Antonio Banderas, Lady Gaga, Amber Heard, Sofia Vergara, Alexa Vega, William Sadler et Jessica Alba. Distribué en France par Wild Bunch Distribution. Distribué à l'étranger par Open Road Films. 108 minutes.


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mardi 8 octobre 2013

Insidious: Chapitre 2



Voyage dans le Lointain, round 2


Note : 15/20

Un bel adieu de James Wan au genre qui l'a révélé, et une conclusion satisfaisante à l'histoire amorcée dans le premier film




Il y a presque dix ans, le monde entier découvrait un thriller horrifique unique en son genre nommé Saw. Fait pour un budget dérisoire (1,2 million de dollars), le film pulvérisa les records au box-office, rapportant plus de 100 millions à l’échelle globale. Mais plus encore que ces chiffres impressionnants, Saw propulsa sur le devant de la scène cinématographique son réalisateur, alors âgé d’à peine 26 ans. James Wan venait de faire une entrée tonitruante. Depuis, hormis pour le drame d’action Death Sentence injustement ignoré par le public, Wan ne s’est pas détourné de l’horreur, un genre qu’il a su faire évoluer à sa façon, que ce soit en étant producteur exécutif du reste de la franchise Saw (sauf pour le dernier volet), ou avec des films faisant trembler les spectateurs comme Dead Silence ou Insidious. Un peu plus d’un mois après le très réussi The Conjuring, que certains considèrent comme son chef-d’œuvre, James Wan revient avec Insidious : Chapitre 2, un au revoir très honorable et apparemment définitif au genre horrifique.

Synopsis

Suite aux évènements dépeints dans le premier opus, Josh et Renai Lambert pensent en avoir définitivement terminé avec les mauvais esprits qui se sont emparés du corps de leur fils Dalton lorsque son esprit était dans le Lointain. Ils décident de rester encore un petit moment dans la maison de Lorraine, la mère de Josh. Mais, lorsque des phénomènes étranges et inquiétants commencent à se produire autour d’eux et de leur famille, les époux Lambert comprennent rapidement que tout n’est pas fini. Avec l’aide de Specs et Tucker, les deux assistants d’Elise, la medium qui les a aidés par le passé, et Carl, l’ami de longue date d’Elise, les Lambert vont tenter de se débarrasser de ces esprits une bonne fois pour toutes, sans se douter que ces derniers sont bien plus proches qu’ils ne le pensent.

Une suite meilleure et plus flippante

Imaginée avec Leigh Whannell, le fidèle collaborateur et ami de Wan depuis Saw qui officie ici en tant que scénariste et acteur dans la peau du malicieux Specs, l’histoire d’Insidious : Chapitre 2 ne dépaysera aucunement ceux qui ont vu le premier film, car elle démarre exactement après la fin dramatique d’Insidious. Plus exactement, la deuxième séquence fait la jonction avec le premier opus, car la séquence d’ouverture renvoie le spectateur vingt six ans plus tôt, lui permettant d’être le témoin des premiers symptômes du don de Josh, le même que celui de son fils Dalton. Une séquence qui a une importance considérable pour la fin du film, et qui démontre les talents de conteur de Wan et Whannell. Sans rien dévoiler pour préserver la surprise, le scénario bénéficie d’une construction remarquable, notamment dans sa deuxième partie qui fait parfaitement le lien entre les deux volets. Wan et Whannell s’amusent à imbriquer des séquences qui n’auraient aucun sens prises seules mais qui, en renvoyant directement à des scènes du premier film, offrent une cohérence parfaite à l’ensemble.

Il est bien rare, dans le genre du film d’horreur, qu’une suite directe du premier volet parvienne à le surpasser au niveau artistique, en témoigne certaines grosses franchises de ces dernières années comme Paranormal Activity. Insidious : Chapitre 2 y parvient pourtant sans grande peine. Majoritairement centrée sur le personnage de Josh pour une raison évidente en rapport avec le premier film, cette deuxième itération offre une histoire qui va encore plus loin, et apporte toutes les réponses qu’on pouvait se poser à la fin du premier chapitre. Les personnages sont plus creusés, les relations qui les lient mieux explorées. Là où ils auraient pu se reposer sur leurs lauriers, Wan et Whannell explorent des pistes qu’ils n’avaient fait qu’entrouvrir dans le précédent film. Par dessus tout, le film est également beaucoup plus stressant que son aîné, surtout dans sa première heure, où le spectateur ne manquera pas, plus d’une fois, de retenir son souffle et d’enfoncer profondément ses ongles dans le dossier de son fauteuil. Les éléments qui ont fait le succès du premier volet répondent tous présents, même si le Lointain, ce fameux monde des Morts qui tenait une place prépondérante auparavant, est beaucoup moins exploité.

Brillante mise en scène mais caractère un peu prévisible

Désormais rôdé lorsqu’il s’agit de faire grimper le trouillomètre de son public, James Wan réutilise parfaitement les effets de mise en scène qui ont façonné son style assez old school et fait son succès. Objets qui se déplacent tout seuls, bruits inhabituels, portes qui s’ouvrent sans personne derrière, musique stridente accompagnant les apparitions soudaines, tout y est. Une nouvelle fois, il faut surtout saluer l’utilisation du hors-champ, qui laisse à plus d’une reprise le spectateur suggérer ce qu’il ne voit pas, faisant ainsi travailler son imagination et lui faisant certainement bien plus peur que si la chose en elle-même était montrée.

La réussite de ce second opus tient aussi pour beaucoup à son impeccable casting, qui rempile au complet. Rose Byrne et Barbara Hershey sont toujours aussi justes dans la peau de l’épouse et de la mère qui sont prêtes à tout pour défendre les membres de leur famille même si elles ont du mal à contrôler leur propre peur. Plus poussée que dans Insidious pour les besoins de l’histoire, la relation qui unit les personnages de Lin Shaye et Steve Coulter, Elise et Carl, dégage une certaine émotion qui aurait pu aller encore plus loin. Quant à Leigh Whannell et Angus Sampson, le duo qu’ils forment avec Specs et Tucker apporte des touches d’humour un peu trop rares mais toujours bienvenues dans certains des moments les plus tendus. Mais c’est bien Patrick Wilson qui se démarque du lot en reprenant son rôle de Josh. Très charismatique, l’acteur parvient à rendre son personnage particulièrement intéressant, tour à tour jovial et dérangé, manipulateur et manipulé, rassurant et inquiétant. Démontrant encore son talent, Wilson termine de prouver (s’il fallait encore des preuves) qu’il mériterait plus de visibilité et de rôles à Hollywood.

Cependant, cette réalisation réussie est à double tranchant, et contient aussi les principaux défauts de l’œuvre. A force d’utiliser tout le temps les mêmes artifices au fil de ses films, Wan a fini par devenir légèrement prévisible. Si la peur marchait à plein régime dans The Conjuring parce que le film savait manier des temps de pause et d’attente, il y a ici moins de répit durant la première heure, et le spectateur qui connaît bien la filmographie du réalisateur, même s’il ne manquera pas d’être surpris par moments, sait à quoi s’attendre lorsque la musique s’arrête ou qu’un élément du décor s’anime tout seul. En résulte moins de passages réellement terrifiants, moins de sursauts, moins de moments qui collent à l’esprit du spectateur et continuent de le faire trembler lorsqu’il est sorti de la salle. En outre, la première heure passée, à partir du moment où l’histoire prend le pas sur l’horreur, force est de constater que la tension retombe considérablement et que le spectateur respire beaucoup mieux jusqu’à la fin.

Conclusion

Certains diront qu’Insidious : Chapitre 2 est un chant du cygne à l’horreur moins beau que si Wan avait conclu par The Conjuring, et ils auront sans doute raison. A tous les niveaux, la conclusion à l’histoire des Lambert est un cran en dessous que celle des Warren narrée il y a un mois et demi. Cependant, Insidious : Chapitre 2 reste, dans son domaine, l’un des meilleurs films du moment, voire de l’année 2013, et il montre une nouvelle fois que son réalisateur n’a plus rien à prouver dans un genre qu’il a transformé à sa façon, dans lequel il a possiblement atteint le statut de maître. A l’heure où ces lignes sont écrites, James Wan est en plein dans la réalisation du septième opus de la franchise Fast and Furious, et a clairement fait savoir qu’il ne reviendrait jamais à ce genre où il a excellé pendant une décennie. Espérons que dans dix, quinze, vingt ans ou plus, il change d’avis.






Insidious: Chapitre 2. Réalisé par James Wan. Ecrit par Leigh Whannell. Produit par Oren Peli et Jason Blum. Avec Patrick Wilson, Rose Byrne, Barbara Hershey, Leigh Whannell, Angus Sampson, Steve Coulter, Lin Shaye et Ty Simpkins. Distribué en France par Sony Pictures Releasing France. Distribué à l'étranger par FilmDistrict. 106 minutes. 


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