lundi 2 décembre 2013

Capitaine Phillips



Pirates d'eau douce

Note : 17/20

Un nouveau brillant thriller dramatique, complexe, émouvant et intelligent, de la part d’un réalisateur qui n’a plus son pareil pour mettre en scène des histoires vraies et les rendre captivantes





Vu les très nombreux films qui sortent chaque année et qui se ressemblent trop à plus d’un égard, ce n’est pas tâche aisée, pour un réalisateur d’aujourd’hui, que de réussir à imposer une véritable patte à l’écran et à la faire durer dans l’esprit du public. Paul Greengrass fait partie des metteurs en scène qui y sont parvenus. Ayant suivi une formation de journaliste, Greengrass commence par travailler pour la télévision avant de s’engager dans une carrière de cinéaste. Après deux premiers films passés relativement inaperçus, il signe en 2002 Bloody Sunday, un drame relatant les sombres évènements du 30 janvier 1972 en Irlande du Nord. Sa mise en scène nerveuse, caractérisée par des plans en caméra à l’épaule, attire l’attention des producteurs américains, qui lui confient en 2004 la réalisation de La Mort dans la peau, deuxième opus de la franchise Jason Bourne. Ce deuxième opus est un succès, mais pas autant que celui qui vient clore la trilogie trois ans plus tard, La Vengeance dans la peau. Entre temps, Greengrass écrit et met en scène en 2005 Vol 93, une bouleversante reconstitution de ce qui a pu se passer dans le quatrième avion détourné au matin du 11 Septembre 2001 qui n’a jamais atteint New York grâce au courage de ses passagers. Au fur et à mesure de ses films, Greengrass montre son intérêt pour des histoires qui privilégient souvent le réalisme et possédant un vrai fond politique et social. Cela se retrouve encore en 2010 lorsqu’il signe Green Zone, film abordant le sujet des armes de destruction massive lors de la deuxième guerre d’Irak toujours porté par Matt Damon, à nouveau salué par la critique mais boudé par les spectateurs. Il aura donc fallu attendre à nouveau trois ans – la durée qui séparait La Vengeance dans la peau de Green Zone – pour voir Greengrass revenir aux affaires avec une nouvelle œuvre à nouveau tirée d’un évènement réel. L’attente ne fut pas vaine : Capitaine Phillips est un thriller très réussi, bénéficiant d’une histoire solide et captivante tout en ménageant quelques scènes spectaculaires.

Synopsis

Avril 2009. Le capitaine Richard Phillips embarque avec son équipage sur le Maersk Alabama, un tanker dont les containers sont remplis de marchandises. Partant du port de Salaalah en Oman, le bateau a pour destination Mombasa, en passant par le golfe d’Aden. Peu de temps après leur départ, deux esquifs avec des pirates somaliens à bord tentent d’aborder le tanker, mais sont repoussés grâce aux efforts et aux manœuvres de Phillips et son équipage. Le lendemain, l’un des deux esquifs revient à la charge. Malgré leurs tentatives, Phillips et ses collègues ne parviennent pas à empêcher les pirates de s’arrimer. Abduwali Muse, le jeune chef somalien, et ses trois comparses, Najee, Bilal et Elmi, montent à bord et prennent en otage Phillips. Demandant une rançon qu’ils n’obtiennent pas directement, les pirates s’enfuient avec le capitaine à bord d’une chaloupe de sauvetage, mais sont rapidement pris en chasse par deux navires de l’US Navy et un porte-avions américain. Commence alors un dangereux jeu de négociations pour la vie du capitaine qui peut dégénérer à tout moment.

Tension, quand tu nous tiens

Cela commence à devenir une habitude, et pourtant, à chaque nouvel film qu’il fait, cela étonne encore. Paul Greengrass est en effet très fort pour instaurer, dans chaque œuvre qu’il fait, une tension forte qui tient le spectateur en haleine. Cette capacité est déjà admirable dans une pure fiction, mais elle ne peut être que saluer haut et fort lorsqu’il s’agit d’une histoire réelle normalement connue de tous. Si cette tension n’apparaissait que vers le milieu du film dans Green Zone et atteignait des sommets lors des fins de Vol 93 et La Vengeance dans la peau, elle est ici palpable pratiquement dès l’ouverture. Dans un style visuel qui ferait presque penser à un documentaire de guerre, Greengrass montre en parallèle les préparatifs des deux personnages principaux pour accomplir leur travail respectif : Phillips est accompagné en voiture par sa femme Andrea dans un aéroport du Vermont et lui dit qu’il va falloir être fort pour tenir durant cette mission tout en parlant de leurs enfants, tandis que sur une côte somalienne, Muse choisit les hommes et prépare les armes qui vont lui servir pour accomplir son acte de piraterie voulu par un chef de guerre somalien. D’emblée, donc, le réalisateur pose un climat pesant et lourd, et le spectateur sait que tout ne va pas être rose pour les deux personnages qu’il vient de voir en action.

Cette tension, déjà intéressante au début, grimpe d’un gros cran à partir du moment où les pirates passent à l’action et tentent d’aborder le tanker. N’ayant pas d’escorte militaire, Phillips appelle les services de sécurité britanniques qui lui répondent – très ironiquement compte tenu de la situation – qu’il ne s’agit probablement que de pêcheurs passant par le même chemin qu’eux. Les deux scènes d’attaques des pirates sur le cargo – la première avortée, l’autre réussie – sont l’occasion pour Greengrass de montrer une nouvelle fois tout son savoir-faire lorsqu’il s’agit de mettre en scène de l’action efficace et dynamique sans pour autant être emphatique. Tandis que Phillips et ses collègues tentent d’utiliser toutes les ruses et les manœuvres possibles pour faire fuir leurs assaillants, les pirates ont quant à eux bien du mal à trouver la faille pour passer à l’abordage d’un bateau qui fait des milliers de fois la taille de leur petite chaloupe ; remarquablement filmée, la scène de la deuxième tentative, où les lances à eau du Maersk Alabama sont allumées et giclent de tous les côtés pour empêcher les pirates d’approcher, est un véritable moment de bravoure durant lequel le spectateur a presque tout autant envie de voir l’équipage s’en sortir que les pirates réussir à grimper à bord. Etonnamment, si l’ambiance générale est toujours tendue, c’est lorsque les pirates ont réussi à monter sur le cargo que la tension baisse un peu. Si les scènes où l’un des hommes de Muse menace de tuer le collègue de Phillips sous ses yeux s’il ne coopère pas ou la visite du bateau plongé dans l’obscurité sont crispantes et prenantes, le spectateur sait que ce n’est pas la fin, et par conséquent a moins peur pour la vie des protagonistes.

La tension remonte véritablement lorsque les pirates emmènent Phillips avec eux dans la chaloupe de sauvetage et se dirigent vers les côtes somaliennes avec l’intention de l’échanger contre de l’argent une fois sur la terre ferme. A partir de ce moment (passée la première heure du film), si le rythme a connu de très légères baisses auparavant, il ne va plus y en avoir jusqu’au climax. Sorti de sa zone de confort, isolé de son bateau, n’ayant plus aucun moyen d’entrer en contact avec son équipage, Phillips est à la merci des quatre pirates, et ne peut compter que sur le sang-froid dont il a fait preuve jusqu’ici ainsi que la relation qu’il a établie avec Muse pour tenter de rester en vie. Les choses se compliquent encore plus lorsque la Navy entre en jeu pour sauver le capitaine, car, dès lors, les pauvres kalachnikov des pirates semblent bien dérisoires face aux armes lourdes des militaires et ne pourront certainement pas les sauver si les balles venaient à fuser. Rares, ces dernières années, sont les thrillers réalistes qui peuvent se targuer d’une telle intensité dans leur deuxième partie : tout comme Phillips et Muse, le spectateur a bien conscience que les choses peuvent dégénérer d’un instant à l’autre, et c’est bien ce qui le tient rivé à son siège jusqu’au dénouement qui lui offre enfin de quoi respirer. Une tension, donc, qui semble désormais être l’une des marques de fabrique du cinéma de Greengrass : difficile, en effet, d’oublier l’intensité émotionnelle de la fin de Vol 93 ou la frénésie de l’action des séquences finales de La Vengeance dans la peau et Green Zone.

Cargo politique

Adapté du livre rédigé par Richard Phillips lui-même (A Captain’s Duty : Somali Pirates, Navy SEALS, and Dangerous Days at Sea), le récit écrit par Billy Ray, récent scénariste du premier Hunger Games, n’est cependant pas qu’un prétexte permettant à Greengrass d’instaurer une ambiance tendue et de mettre en scène quelques bonnes scènes d’action. Principalement à travers l’affrontement psychologique que se livrent Phillips et Muse tout au long de l’histoire, le film possède également un véritable sous-texte politique qu’il est difficile de ne pas voir, chose qui se retrouve d’ailleurs dans toutes les autres œuvres du réalisateur. Si Vol 93 était une évocation du traumatisme du peuple américain après les attentats du 11-Septembre, La Mort et La Vengeance dans la peau représentaient une claire dénonciation de certains agissements obscurs des services secrets américains, tandis que Green Zone était une attaque en règle contre l’interventionnisme américain lors de la seconde guerre d’Irak en 2003, les troupes US ayant à la base été envoyées pour trouver des armes de destruction massive qui n’existaient pas.

Capitaine Phillips s’inscrit dans la même veine que ses prédécesseurs. Greengrass et son scénariste semblent ici non seulement pointer du doigt le fait que les activités économiques des USA dans cette région du monde nuisent à des pays qui, à l’instar de la Somalie, sont déjà très en difficulté au niveau financier, mais aussi montrer qu’à cause de leur inaction au niveau social et des actions punitives qu’ils mènent contre la piraterie, ils contribuent à maintenir la situation telle qu’elle est, voire à la rendre encore pire. Si Phillips, ses collègues et leur cargo sont la cible des pirates somaliens, le film souligne à plusieurs reprises que ces derniers sont plus des victimes que des agresseurs. Comme le dit Phillips à Muse lors d’un échange, les pirates sont très jeunes pour faire ce qu’ils font (au moment des faits réels, les pirates avaient entre 17 et 19 ans). Muse et ses amis sont forcés d’aller détourner des bateaux pour le compte de chefs de guerre somaliens qui les paient une misère, juste de quoi survivre – Muse se vante auprès de Phillips d’avoir détourné un cargo dont la marchandise valait six millions de dollars, et Phillips lui demande ironiquement ce qu’il fait encore là. Comme le répète aussi Muse plus d’une fois, ils ne sont pas comme Al Qaeda et font juste cela dans le cadre de leurs affaires, preuve qu’ils ne sont pas libres et qu’ils aimeraient bien changer de vie mais ne peuvent pas se le permettre. Lors de ce qui est certainement le meilleur échange du film entre les deux protagonistes principaux, Phillips dit à Muse qu’il doit bien y avoir un autre moyen de s’en sortir que de pêcher et de kidnapper les gens ; avec mélancolie et résignation, Muse lui répond que c’est peut-être le cas en Amérique, mais qu’ici les choses sont différentes. Cette condition sociale misérable se ressent jusque dans la mentalité et les moyens des pirates : les quatre jeunes somaliens ne pensent qu’à l’argent qu’ils peuvent/doivent rapporter, l’inexpérience de Muse en tant que leader se ressent dans son indécision face aux choix qu’il doit faire, et, lorsque les pirates parviennent à monter à bord du bateau, on en vient presque à se dire que c’est un miracle tant ils ont eu de peine à le faire. Les chances semblent toujours être contre eux, même lorsqu’ils ont en apparence le dessus : ils ne connaissent pas du tout le bateau qu’ils abordent, et, bien que victime et otage, Phillips est plus d’une fois manipulateur à leur égard. Plus que du dégoût et de la répulsion, c’est de la compassion et de la pitié qui émergent pour ces somaliens forcés de mener une vie qu’ils n’ont pas choisie pour s’en sortir, et semblent bien plus désespérés que ceux qu’ils attaquent. Cela joue d’ailleurs beaucoup lors d’un final émouvant et symboliquement fort. Si Muse répète à Phillips tout au long du récit que tout va très bien se passer, c’est finalement pour eux que les choses vont le plus mal.

Il fallait bien sûr compter sur un bon casting pour pouvoir retranscrire toute l’intensité et l’émotion d’une telle histoire, notamment le face-à-face entre les deux capitaines. Une fois de plus, Greengrass a su choisir les bons acteurs. Si le casting secondaire est dans l’ensemble toujours juste – mention spéciale aux trois acteurs inconnus qui jouent les camarades de Muse, ainsi qu’à Max Martini, le charismatique et génial Herc Hansen de Pacific Rim, qui trouve ici un rôle à sa mesure en commandant des SEALs –, ce sont bien les performances des deux acteurs principaux qui portent le film. Dans la peau du capitaine Richard Phillips, Tom Hanks, classieux et tout en retenue, montre à merveille le sang-froid du personnage ainsi que son côté plus vulnérable, sans occulter certaines de ses failles. Incontestablement, il livre l’une des meilleures prestations de sa carrière, qui pourrait/devrait lui valoir une nomination aux Oscars et autres récompenses prestigieuses. Face à lui, Barkhad Abdi, qui joue Abduwali Muse, ne démérite pas, soulignant grâce à son jeu toutes les facettes de ce personnage plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. Sa performance est d’autant plus admirable que, n’ayant jamais joué dans un court ou un long-métrage auparavant, il s’agit de sa toute première apparition sur un écran de cinéma. Magnifiées par une mise en scène efficace et stylée, les performances peuvent aussi compter sur la bonne bande-originale d’Henry Jackman, un peu grandiloquente par moments mais en général bien adaptée à l’ambiance du film.

Quelques failles dans le moteur

Comme tout film, Capitaine Phillips n’est pas parfait, et affiche quelques défauts mineurs mais visibles. Si le style visuel de Greengrass fait encore mouche – caméra à l’épaule, scènes nerveuses, montage dynamique, grain de l’image donnant l’impression d’un documentaire –, il est désormais connu de tous et pourrait finir par lasser le public. Une constatation assez paradoxale dans la mesure où ce style convient parfaitement aux histoires que raconte Greengrass dans ses films – des récits réalistes et authentiques d’évènements réels – mais a déjà montré des signes de faiblesse auprès des spectateurs voulant quelque chose de neufGreen Zone n’a pas eu le succès escompté au box office malgré un lourd budget.

L’autre reproche à faire au film est qu’il reste parfois trop manichéen. En dépit de son côté manipulateur et pas si innocent qui est souligné, Phillips reste toujours le bon capitaine de navire pris dans une situation qui le dépasse mais de laquelle il sortira héroïque et grandi – il est, en somme, l’incarnation de valeurs chères à l’Amérique qui, si elles ne sont jamais ici montrées avec force et fracas, n’en demeurent pas moins présentes et discernables. A l’opposé, si Muse est présenté comme un être qui doute et essaie de faire les bons choix dans une situation particulièrement épineuse, les autres pirates sont peu intéressants ; si le personnage de Bilal aurait gagné à être mieux exploité, celui de Najee est présenté comme un être violent, purement intéressé, instable, plus prompt à faire parler la poudre qu’à utiliser les mots, bref, la représentation parfaite du cliché du pirate somalien à abattre sans autre forme de sommation.

Conclusion

Paul Greengrass effectue donc avec brio son retour au thriller dramatique teinté d’enjeux politiques. Si sa mise en scène, tout en restant classe, demeure plus sobre que dans ces quatre précédents films, c’est peut-être aussi parce que son sujet s’y prête plus. En revanche, il signe sans doute son œuvre la plus tendue à ce jour, notamment grâce une histoire solide et des dialogues particulièrement bien écrits. Impérial, Tom Hanks emmène un casting irréprochable composé, une nouvelle fois, d’acteurs pour certains inconnus mais tout aussi méritants que les confirmés. Reste que, même si le succès est au rendez-vous, le public commence à bien connaître les ficelles du cinéma du réalisateur, et qu’après onze ans avec le même style, il serait judicieux pour lui d’essayer quelque chose de différent s’il ne veut pas risquer de donner à ses spectateurs un sentiment de lassitude. Pas d’inquiétude cependant, ce n’est sûrement pas quelque chose qui risque d’arriver avec ce très réussi Capitaine Phillips, qui pourrait bien être un invité surprise de la prochaine cérémonie des Oscars. Si c’est loin d’être sûr, ce serait en tout cas mérité.



Capitaine Phillips. Réalisé par Paul Greengrass. Ecrit par Billy Ray, d’après le livre A Captain’s Duty : Somali Pirates, Navy SEALS, and Dangerous Days at Sea de Richard Phillips. Produit par Michael De Luca, Scott Rudin et Dana Brunetti. Avec Tom Hanks, Barkhad Abdi, Barkhad Addirahman, Faysal Ahmed, Mahat M. Ali, Yul Vazquez, Chris Mulkey et Max Martini. Distribué en France par Sony Pictures Releasing France. Distribué à l’étranger par Sony/Columbia. 134 minutes.


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mercredi 6 novembre 2013

Thor : Le Monde des ténèbres



Coup de tonnerre dans l'univers

Note : 13/20

Un nouvel épisode de l’univers cinématographique Marvel en forme de retour honorable pour le Dieu du Tonnerre, qui n’est cependant pas à la hauteur du premier film




Nous sommes en avril 2008. Dans quelques mois va sortir dans le monde entier le très attendu nouveau volet des aventures du Chevalier Noir réimaginé par Christopher Nolan, The Dark Knight. Profitant du temps qu’il reste avant cette sortie massive, Marvel, écurie concurrente de DC, lance l’adaptation sur grand écran d’un de ses héros phares, Tony Stark/Iron Man. Le succès est au rendez-vous. Sans le savoir encore, le studio vient de mettre en branle son univers cinématographique. Suivent alors L’incroyable Hulk – censé faire oublier l’adaptation ratée d’Ang Lee en 2003 – l’été 2008 et Iron Man 2 en 2010. Voyant que le public adhère de plus en plus à cet univers, Kevin Feige, patron de Marvel, annonce que le studio sortira désormais deux films par an afin d’étendre sa mythologie (et accessoirement de se remplir les poches à chaque nouvelle œuvre). S’ensuivent alors Thor et Captain America en 2011, succès eux aussi. La Phase 1 de cet univers cinématographique culmine avec The Avengers, qui sort sur les écrans du monde en avril 2012 et devient le troisième plus gros succès au box office mondial. Sorti le 24 avril dernier, le troisième opus des aventures d’Iron Man a initié la Phase 2 d’une belle manière, puisqu’il a rapporté plus d’un milliard de dollars dans le monde. Voilà donc que c’est au Dieu du Tonnerre lui-même de faire son retour en solo après son alliance avec ses amis Vengeurs. Si le film s’inscrit dans la droite lignée des précédentes œuvres du studio et assure sans doute une parfaite continuité avec celles à venir, il faut bien avouer que l’opus d’Alan Taylor, même s’il reste un divertissement de qualité, n’est pas au niveau de celui de son prédécesseur Kenneth Branagh.

Synopsis

Un an après les évènements narrés dans The Avengers, les Neufs Royaumes sont en guerre. Thor et ses amis se battent de planète en planète et sont sur le point de restaurer l’ordre. Sur Terre, Jane Foster et son équipe découvrent des failles spatio-temporelles permettant de voyager entre les dimensions. En entrant dans l’une d’elles par mégarde, Jane se retrouve au contact de l’Ether, une arme à la puissance démentielle autrefois détenue par les Elfes Noirs, une ancienne race bannie des millions d’années plus tôt par Bor, le grand-père de Thor. Comprenant que quelque chose ne va pas grâce à Heimdall, Thor se rend sur Terre et ramène Jane avec lui, précipitant ainsi le réveil des Elfes Noirs et de leur chef, Malekith, un être assoiffé de vengeance. Devant faire face à un ennemi capable d’anéantir Asgard et l’univers tout entier mais que son père Odin semble prendre à la légère, Thor, s’il veut avoir une chance de triompher, n’a d’autre choix que de s’allier à la seule personne en qui il ne peut pas avoir confiance – son propre frère qui lui a causé tant d’ennuis par le passé, Loki.

Asgard, mon beau royaume

Lorsqu’il a annoncé que son studio sortirait désormais deux films lors d’une année, Kevin Feige a émis le souhait que ces films soient, ou du moins essaient d’être différents les uns des autres au niveau visuel ainsi que sur le plan de la tonalité, mais également que les équipes artistiques derrière les films cherchent à faire mieux que leurs prédécesseurs, dans l’optique de toujours donner aux spectateurs l’impression de voir quelque chose de neuf à chaque nouveau film. Force est de constater que sur la question de la mise en scène, Alan Taylor n’a rien à envier à Kenneth Branagh, et parvient même à faire mieux à plusieurs reprises. Bénéficiant de son expérience en tant que réalisateur de plusieurs épisodes majeurs de la série à succès Game of Thrones, Taylor a cette fois des moyens bien plus considérables pour montrer l’étendue de son talent lorsqu’il s’agit de mettre en scène l’action, et il ne se prive pas de le faire.

Si la 3D se révèle plus anecdotique et offre un rendu moins intéressant que dans le premier épisode, les décors, notamment la cité d’Asgard, sont toujours aussi réussis. Particulièrement beaux, les plans d’ensemble sur la ville natale du Dieu du Tonnerre émerveillent toujours autant, plus, pour le coup, que dans la vision de Branagh qui ne la montrait peut-être pas assez malgré une esthétique très bien foutue. Là où Thor premier du nom ne proposait que deux mondes différents (Asgard et la Terre) et ne permettait pas au spectateur ne serait-ce que d’entrevoir les autres, Taylor fait ici voyager ses personnages à travers des lieux aux atmosphères et couleurs bien différentes les unes des autres, que ce soit dans la grisaille de Londres, la beauté lumineuse d’Asgard, le climat oppressant et sombre de la terre désolée du Monde des ténèbres ou les environnements plus sauvages des quelques planètes nouvellement visitées au cours de l’intrigue ou déjà vues dans le précédent film.

Le public en a aussi pour son argent en ce qui concerne le côté spectaculaire de l’œuvre. Les batailles, souvent homériques et impliquant des armées massives, prennent une dimension plus importante que par le passé. Très bien réalisées, les scènes d’action, si elles ne font pas vraiment preuve d’originalité ni d’une audace particulière, demeurent néanmoins réellement immersives et impressionnantes, et elles restent toujours lisibles et cohérentes. Les moyens financiers mis à disposition pour réaliser cette suite se ressentent à l’écran : le monde de Thor est en guerre et cela se voit. Si le film conserve le côté action/fantastique qui a fait le charme de son aîné, les vaisseaux des Elfes Noirs au design bien pensé, les armes à canon laser, les tourelles de défense d’Asgard, certains costumes ainsi que le toujours réussi Bifrost donnent furieusement l’impression d’être en face d’un film de science-fiction. Le tout est brillamment accompagné par la bonne bande-originale de Brian Tyler, qui reprend le poste laissé vacant par Patrick Doyle et officiait déjà en tant que compositeur sur Iron Man 3. D’un point de vue technique et visuel donc, Thor : Le Monde des ténèbres dépasse sans problème son grand frère.

Une histoire de famille

Ce qui est bien avec la suite d’un film au cinéma, c’est qu’elle n’a plus à poser les bases et à présenter les personnages centraux, choses qui ont été faites dans le premier volet, et peut partir dans une direction tout autre. Ecrit à six mains par Christopher Yost, Christopher Markus et Stephen McFeely, avec une aide non négligeable de Joss Whedon lui-même – qui, en plus de travailler d’arrache-pied sur Avengers : Age of Ultron, supervise également l’ensemble de la Phase 2 –, le scénario de ce deuxième Thor reprend pourtant des éléments de son prédécesseur et les assaisonne à sa sauce pour livrer une histoire qui s’inscrit là encore dans la droite lignée de ce qui a été fait avant. Ainsi, tout comme les Géants de Glace et leur arme maléfique, les Elfes Noirs sont une race très ancienne ; comme eux également, ils ont été repoussé bien des années auparavant par un membre de la famille de Thor, en l’occurrence ici son grand-père Bor, ce que le spectateur apprend dès la séquence d’introduction. Et, comme dans le premier film, c’est au Dieu du Tonnerre lui-même qu’il incombe de repousser cette menace que personne d’autre ne semble pouvoir arrêter. Là où Thor : Le Monde des ténèbres se distingue de son aîné d’un point de vue scénaristique, c’est que, à la manière des batailles et du côté spectaculaire, les enjeux semblent ici bien plus élevés qu’avant. L’Ether, arme au pouvoir destructeur incommensurable, pourrait donner aux Elfes Noirs la possibilité d’anéantir non seulement Asgard, mais l’univers dans son intégralité si personne ne se met en travers de leur route. Le fait que Jane Foster entre en contact avec cette arme par inadvertance et en devienne porteuse rend les choses encore plus personnelles pour Thor, qui doit alors non seulement protéger son royaume mais également la femme qu’il aime, devenue la cible prioritaire de ses ennemis. Pour couronner le tout, le spectateur apprend au cours du film qu’un événement important pourrait donner à Malekith et ses sbires la possibilité d’accomplir leur noir dessein. Sans tout dévoiler, les scénaristes se sont donc appliqués à ce que la menace paraisse plus élevée, à la hauteur du Dieu du Tonnerre et de ses immenses pouvoirs – une menace palpable lors des scènes d’action au cœur même d’Asgard.

Au delà des histoires qui se déroulent à Asgard et sur Terre et impliquent Thor, Jane, Odin ou encore Darcy et le docteur Selvig, l’autre point fort du scénario réside à nouveau dans la relation qui unit le dieu tout puissant et son frère. Gardé dans une cellule placée sous haute surveillance depuis la fin de The Avengers, Loki reste largement en dehors de l’action pendant toute la première partie du film, apparaissant seulement l’espace de quelques secondes par moments. Ce n’est qu’au bout d’une bonne heure qu’il partage sa première scène avec Thor qui, n’ayant pas d’autre choix, vient lui demander de l’aide, chose assez paradoxale compte tenu de ce qui s’est passé entre eux lors de leurs précédentes aventures. Si Loki était l’antagoniste principal dans Thor et The Avengers, la relation qui l’unit à son frère est ici beaucoup plus ambiguë, plus nuancée, permettant ainsi au personnage de se renouveler. Ne sachant plus trop quelle est sa place au sein de sa famille, Loki, pour une raison que nous tairons, trouve une occasion de faire alliance avec Thor. S’il continue de se moquer de lui et de lui balancer des railleries à la figure, son côté dramatique et ses fêlures ressortent plus que dans ses deux apparitions précédentes, permettant ainsi au spectateur de croire qu’il est sur le chemin de la rédemption. L’interprétant avec toujours autant de classe et d’énergie, Tom Hiddleston semble désormais indissociable de ce personnage qu’il a réussi à faire aimer à pratiquement tous les fans de l’univers cinématographique de Marvel, le rendant presque plus attachant que n’importe quel Vengeur. Force est de constater qu’il parvient une nouvelle fois à réitérer l’exploit. Plus que n’importe quelle autre, la relation entre Thor et Loki est un élément fondamental, qui prend ici une nouvelle tournure.

Tous les dieux ont des défauts

Hélas, les qualités visuelles et esthétiques du film ne peuvent pas masquer les failles de la nouvelle itération du super héros, et autant dire de suite qu’il y en a plus d’une. En premier lieu, si, comme dit précédemment, la menace apparaît plus grande du fait d’une arme capable de détruire l’univers dans son intégralité, le spectateur ne la ressent jamais vraiment, hormis, donc, durant quelques scènes à Asgard. Alors que c’était le gros point fort du premier opus, qui mettait Thor dans une délicate situation en le privant de ses pouvoirs et de son marteau, on n’a jamais ici l’impression que Thor puisse être battu ou que ses ennemis puissent avoir un coup d’avance sur lui. Cette impression demeure jusqu’au combat final entre Thor et Malekith qui, s’il utilise judicieusement la sous-intrigue des portails spatio-temporels, ne fait pas de doute quant à son issue. Là où Tony Stark était dans une situation en apparence inextricable et qu’il affrontait un ennemi beaucoup plus fort que lui dans sa troisième aventure, ce n’est jamais le sentiment qui se dégage ici, alors que Malekith et ses Elfes Noirs sont rapidement présentés comme un danger plus grand et puissant que Loki ou les Géants de Glasse. Certaines situations sont prévisibles et peuvent être anticipées par le public, même si d’autres demeurent surprenantes. Paradoxalement, si les scènes d’action et de batailles sont plus spectaculaires que dans le film de Branagh, elles sont aussi parfois moins intenses, et moins longues en règle générale ; encore une fois, cette affirmation est vraie pour le combat final, qui n’a ni le caractère épique ni la dimension dramatique du premier affrontement entre Thor et Loki dans le Bifrost à la fin de Thor.

Si la relation entre Thor et Loki est plutôt bien exploitée même si elle aurait pu être encore plus développée, et que Jane Foster, toujours brillamment interprétée par Natalie Portman, a plus d’épaisseur dans cet opus, les autres personnages n’ont pas le droit au même traitement. Alors qu’on les voyait vraiment en action dans le premier film, Sif, Volstagg, Fandral et Hogun, les amis et compagnons d’arme de Thor, apparaissent beaucoup moins dans ce volet, leur participation tenant plus du cameo de luxe que du vrai second rôle, ce qui ne permet pas à leurs interprètes de briller vraiment – Zachary Levi, nouvel acteur à se glisser dans la peau de l’épéiste Fandral, a tout juste le temps de balancer deux-trois blagues, là où le personnage était bien plus marrant dans Thor. Il en va de même pour les personnages terrestres. S’il est plaisant de revoir Kat Dennings et Stellan Skarsgard reprendre leurs rôles, les blagues de Darcy, qui faisaient mouche dans le premier film, tombent plusieurs fois à plat ici, et si le docteur Selvig est toujours aussi amusant (et assez dérangé après ce qui lui est arrivé dans The Avengers), il n’apparaît vraiment que dans le dernier acte du film, autant dire trop peu. Quant au grand méchant Malekith, s’il possède une puissance bien supérieure à Loki, il demeure beaucoup moins stylé que lui, son histoire étant bâclée. Christopher Eccleston, d’habitude très bon, ne parvient jamais à montrer le côté dramatique du personnage ni à rendre vraiment crédible les raisons qui le poussent à faire ce qu’il fait, se contentant la plupart du temps de parler avec une voix rauque et d’afficher l’air le plus menaçant possible. Cependant, le plus gros regret vient sans conteste d’Heimdall, le gardien du Bifrost et d’Asgard qui voit et entend tout. Interprété avec toujours autant de classe et de charisme par le génial Idris Elba, le personnage, un peu à la manière du précédent volet, a le droit à une seule scène où il montre toute l’étendue de sa force, mais pratiquement rien de plus. Compte tenu de son immense potentiel et de son côté furieusement badass et stylé, ainsi que le très bon accueil qu’il avait reçu auprès du public, on était en droit de le voir gagner en épaisseur. Il n’en est malheureusement rien. Reste à espérer que ce sera le cas dans un hypothétique troisième film.

Au delà de ces aspects, ce qui déçoit peut-être le plus avec ce Thor : Le Monde des ténèbres, c’est qu’il donne l’impression d’essayer d’imiter son prédécesseur plutôt que de s’en démarquer. Les thèmes abordés tout au long du film sont finalement très proches de ceux du premier volet – conflits familiaux, menace capable de faire de gros dégâts, luttes de pouvoir… Visuellement, là encore, même s’il est meilleur et plus varié, il demeure très similaire à ce qui a été fait auparavant et ne prend pas vraiment de risques. Le titre du film aurait pu laisser présager un univers beaucoup plus sombre, mais ce n’est pas le cas : le ton de cette suite oscille toujours entre comédie et drame, et les personnages, hormis Thor lui-même, n’ont pas grandement évolué depuis le précédent opus. Enfin, là où les explications scientifiques étaient à peu près « rationnelles » dans Thor premier du nom, elles sont ici fumeuses et souvent ridicules malgré elles, donnant parfois lieu à des dialogues involontairement comiques.

Conclusion

Assurément, la deuxième aventure en solo du Dieu du Tonnerre est moins bonne que la troisième de son ami en armure de fer sortie en avril dernier, et, en toute honnêteté, il s’agit certainement, pour le moment, du film Marvel le moins réussi avec L’incroyable Hulk depuis le premier Iron Man en 2008. En ce sens, c’est peut-être une chance que ce ne soit pas Thor : Le Monde des ténèbres qui ait ouvert la deuxième phase de ce riche univers cinématographique, car il aurait marqué un bond en arrière assez grand par rapport à The Avengers. Reste qu’Alan Taylor a mis en scène un film visuellement très beau, qui respecte parfaitement les codes du personnage et de son monde mis en place auparavant à défaut d’essayer de lui donner une identité propre, et qui est dans l’ensemble de bonne facture. Ne reste plus alors qu’à espérer que le troisième volet, qui se fera sans aucun doute, corrige les erreurs de cet épisode. C’est tout ce qu’on peut lui souhaiter. D’ici là, les fans de Thor ont déjà rendez-vous avec leur héros dans un peu moins de deux ans, lorsqu’il se réunira avec ses amis Vengeurs pour affronter le robot Ultron. La foudre n’a pas fini de tomber.



Thor : Le Monde des ténèbres. Réalisé par Alan Taylor. Ecrit par Christopher Yost, Christopher Markus et Stephen McFeely. Produit par Kevin Feige. Avec Chris Hemsworth, Natalie Portman, Tom Hiddleston, Idris Elba, Christopher Eccleston, Stellan Skarsgard, Kat Dennings, Anthony Hopkins, Rene Russo, Adewale Akinnuoye-Agbaje, Jaimie Alexander, Ray Stevenson, Zachary Levi et Tadanobu Asano. Distribué en France par The Walt Disney Company France. Distribué à l’étranger par Buean Vista International. 112 minutes.



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vendredi 1 novembre 2013

Gravity


Dans l'espace, personne ne m'entend respirer

Note : 19/20



Le chef-d’œuvre d’un réalisateur au sommet de son art, qui revient après une longue absence et livre un film de science-fiction immersif et unique









Octobre 2006. Dans un peu plus d’un mois, le monde verra le retour de James Bond après quatre ans d’absence dans le Casino Royale de Martin Campbell. Les mauvaises langues, de celles qui mériteraient des baffes dans la gueule, sont nombreuses à critiquer Daniel Craig, l’acteur britannique choisi pour donner une nouvelle image au personnage mythique. Critiques qui se tairont très vites lorsque le film paraîtra. Mais, en ce mercredi 18, c’est un autre film qui attire l’attention. Une fable d’anticipation qui a pour nom Les Fils de l’homme et est adaptée d’un roman à succès de P.D. James. Son réalisateur, le mexicain Alfonso Cuaron, s’est auparavant fait connaître en 2001 avec Y tu mama tambien !, mais aussi et surtout, en 2004, avec l’adaptation sur grand écran du troisième volet des aventures d’Harry Potter, Le prisonnier d’Azkaban. Fort de ces acquis, Cuaron livre, avec Les Fils de l’homme, un film superbement réalisé et interprété, encensé par les critiques du monde entier, qui se retrouve même nominé dans trois catégories aux Oscars. Malgré cela, le film ne remporte pas le succès public qu’il aurait mérité, mais beaucoup pensent que ce n’est pas grave, que cela ne va pas empêcher l’ingénieux réalisateur de rebondir rapidement. Alfonso Cuaron n’aura pas été si rapide que cela, puisqu’il a fallu attendre sept longues années pour le voir débarquer avec une nouvelle œuvre. Une attente qui, au vu de l’incroyable qualité de Gravity, est immédiatement pardonnée.

Synopsis

Experte en ingénierie médicale, le docteur Ryan Stone effectue sa première sortie dans l’espace à bord de la navette Explorer afin d’aider à la réparation du télescope Hubble. Elle accompagne l’équipe du lieutenant Matthew Kowalski, un astronaute qui effectue pour sa part sa dernière mission avant de prendre sa retraite. Alors que tout se déroule pour le mieux, le centre de contrôle les avertit qu’un satellite russe vient d’être détruit et que les débris ont percuté d’autres satellites, entraînant une terrible réaction en chaîne. Les débris percutent Explorer et détruisent la navette spatiale, laissant Stone et Kowalski seuls survivants de la catastrophe. Ayant perdu tout contact avec la Terre, les deux scientifiques dérivent dans l’espace. Alors que la panique grandit, que leur réserve d’oxygène diminue rapidement et que le silence les accable, leur seule chance de s’en sortir semble être de parvenir à rejoindre la station spatiale la plus proche…

Houston, miracle technique et visuel en vue !

Jusqu’à Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban inclus, Alfonso Cuaron était considéré comme un bon réalisateur, capable de bien mettre en scène une histoire et de la rendre crédible à souhait, mais n’avait pas fait preuve d’un génie particulier en ce qui concerne sa réalisation. Les Fils de l’homme est venu changer la donne et lui donner le statut qu’il a aujourd’hui. Souvenez-vous. Alors que le film est entré dans son acte final, Théo, le personnage interprété par Clive Owen, est contraint de traverser une zone de guerre pour protéger et rejoindre Kee, la jeune femme qu’il a juré d’amener à bon port, alors que les balles fusent et que les explosions retentissent partout autour de lui. Pour cette scène précise, le réalisateur fait alors preuve d’une audace peu commune : là où bon nombre d’autres réalisateurs se seraient contentés de tourner une multitude de plans sous différents angles et de les rendre dynamiques au montage, Cuaron fait le pari de tourner un plan-séquence. Le résultat s’avère payant : la scène est hallucinante de réalisme et d’intensité, et compte pour beaucoup dans les éloges que le film reçoit de la part des critiques. Toujours discutée aujourd’hui à l’évocation du film, la scène révèle également l’ambition esthétique de son auteur.

Sept ans plus tard, le mexicain n’attend pas la dernière partie de sa nouvelle œuvre pour montrer toute l’étendue de cette ambition et de cette maîtrise technique démesurées. Gravity s’ouvre sur un plan-séquence d’une bonne quinzaine de minutes visuellement parfait, durant lequel le spectateur voit d’abord un côté de la Terre illuminé par les lumières des villes et quelques rayons de soleil, puis la navette Explorer se rapprocher progressivement, fait la connaissance de Ryan Stone, de Matthew Kowalski et d’un troisième membre de l’équipage alors que la caméra s’approche d’eux et les suit à tour de rôle dans leur occupation du moment tout en partageant la bonne ambiance qui règne entre eux, avant que Houston ne les avertisse trop tard du danger des débris qui arrivent à toute vitesse suite à l’explosion du satellite russe et l’endommagement d’autres vaisseaux proches. Déjà magistral jusqu’ici, le plan-séquence culmine dans une scène d’une force visuelle rare durant laquelle les différentes parties d’Explorer sont disloquées, voire complètement pulvérisées par les débris qui continuent leur course, tandis que Ryan Stone tente tant bien que mal de se détacher du bras télescopique qui risque de l’entraîner trop loin dans l’immensité. Ce n’est que lorsqu’elle parvient finalement à se libérer que Cuaron se résout à couper pour enchaîner sur le plan suivant.

Si l’entrée en matière est prodigieuse, la suite réussit à rester au même niveau et ne déçoit à aucun moment d’un point de vue technique. Pendant l’heure et quart qui suit, le réalisateur émerveille constamment le spectateur, qui en prend constamment plein les yeux et les oreilles. Magnifiés par la photographie irréprochable d’Emmanuel Lubezki, les plans montrant la Terre sont tout bonnement splendides, que ce soit lorsqu’ils révèlent un lever de soleil, les lumières des grandes villes plongées dans la nuit, ou encore d’autres phénomènes lumineux comme des aurores boréales. Les plans les plus impressionnants restent cependant ceux où Stone et Kowalski se retrouvent à la dérive dans l’espace, uniquement attachés l’un à l’autre ; plus encore que les navettes ou les stations spatiales, le vide est ici le décor le plus intéressant du film, tout aussi fascinant qu’il n’est terrifiant, car synonyme d’une mort certaine pour les deux protagonistes s’ils ne trouvent pas un moyen de retourner d’où ils viennent. Quant aux scènes en caméra subjective, mettant directement le spectateur à la place de Stone, ou celles où elle se débat désespérément pour tenter d’agripper quelque chose, elles créent un climat particulièrement étouffant et anxiogène qui se maintient jusqu’au bout. Climat bien aidé par le son, qui s’avère ici fondamental et participe pleinement à l’immersion : rarement le silence aura été aussi pesant, donnant véritablement aux personnages comme au public l’impression d’être coupés de tout. Seuls la respiration et les bruits bien faibles des corps et des objets lui font écho. Assez rare, la musique de Steven Price n’en reste pas moins efficace, faisant vite grimper la tension dans les scènes d’action très réussies qui donnent le sentiment que le danger peut surgir à n’importe quel moment et provenir de n’importe où. On sent bien qu’aucun détail n’a été laissé au hasard, et que le réalisateur a beaucoup potassé son sujet à travers des documents fournis par la NSA et autres ; le réalisme est poussé à son paroxysme, toutes les situations sont crédibles, si bien qu’on en vient presque à se demander s’il s’agit vraiment de science-fiction. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si de nombreux astronautes et autres spécialistes de la profession ont trouvé le film juste et ont exprimé leur enthousiasme à son sujet. Avec une mise en scène incroyablement maîtrisée et immersive de bout en bout, Alfonso Cuaron fait de Gravity une expérience sensorielle unique comme les spectateurs n’en ont peut-être jamais vécu auparavant et n’ont revivront jamais, ou du moins pas de si tôt.

Allégorie de la vie

On aurait cependant tort de dire que le scénario concocté par Cuaron et son fils Jonas n’est qu’un prétexte à mettre en scène un tour de force visuel. Si le postulat qui met en branle le film est assez simple, l’histoire se révèle plus profonde qu’il n’y paraît de prime abord, et offre quelques pistes d’interprétation intéressantes. Si Gravity est avant tout un intense survival dans l’espace, en filigrane, il s’agit aussi de l’histoire d’une femme confrontée à la perspective de la mort et devant choisir d’y faire face ou non, compte tenu des évènements antérieurs de sa vie. Sans en dévoiler la nature, le docteur Stone a vécu par le passé un traumatisme fort qui l’a marquée à jamais. Ne semblant pas réussir à s’en remettre, elle s’est progressivement coupée des autres, ne désirant rien d’autre que d’être seule pour faire face à son malheur, pensant que personne ne peut l’aider à surmonter sa peine. Elle ne pensait pas que son désir serait exaucé d’une telle manière : la situation que vit Stone pendant tout le film n’est finalement que le miroir de ce désir inconscient qui la coupe du monde au sens propre du terme. Situation face à laquelle elle va devoir se battre pour survivre, et durant laquelle désir de vivre et pulsion de mort vont se côtoyer et s’entrechoquer à plusieurs reprises.

Partie pour une mission de routine qui devait s’avérer simple, le périple qu’entreprend la jeune femme pour rentrer chez elle, aidée par Kowalski, est à la fois une lutte pour son existence sur le plan physique mais également, de manière plus métaphorique, un combat pour réussir à vaincre ce terrible traumatisme, aller de l’avant et réapprendre à vivre. En un mot, c’est une renaissance. En ce sens, Alfonso Cuaron réexplore avec plus ou moins de précision des thèmes qu’il avait déjà commencé à étudier dans ses précédents films, notamment Les Fils de l’homme : le courage d’une personne ordinaire dans une situation qui ne l’est pas, l’abnégation, la question de la mort, la valeur d’une vie humaine, mais aussi et surtout l’instinct de survie, qui est ici poussé très loin. Cuaron ne ménage pas son héroïne et lui en fait baver jusqu’au final surprenant, la forçant constamment à faire preuve d’ingéniosité et de résistance pour se dépêtrer de situations de plus en plus tendues. Comme dans la vie de n’importe quel être humain, Ryan Stone est tour à tour stressée, émerveillée, paniquée, optimiste, mélancolique, avec des regains d’espoir mais aussi des moments de doute et de découragement. Stone et Kowalski sont comme n’importe quel autre homme ou femme, et c’est pour cette raison qu’ils sont si attachants.

Autant dire que pour les incarner, mieux valait réussir à trouver deux acteurs chevronnés et n’ayant pas peur de tout donner pour les rendre le plus crédible possible. Là encore, Cuaron et son équipe ne se sont pas trompés. Si elle a effectivement passé une partie de sa carrière à jouer dans des comédies à la qualité pour le moins douteuse, Sandra Bullock incarne avec force et caractère le docteur Ryan Stone, prouvant qu’elle n’a pas volé son Oscar pour The Blind Side il y a trois ans. Juste et crédible de bout en bout, l’actrice de 49 ans étonne dans ce rôle intense physiquement et signe possiblement sa meilleure performance, prouvant une nouvelle fois qu’elle peut pratiquement tout jouer. Quant à George Clooney, il est lui aussi excellent dans la peau de Matt Kowalski, mentor et guide de Stone, astronaute en mission pour la dernière fois avant la retraite très détendu et aimant plaisanter mais également prêt à tout pour protéger les membres de son équipage. Sans surprise, les très rares moments d’humour, qui désamorcent un peu la tension dramatique, viennent de lui.

La perfection n’est pas dans l’espace

Reste que, si grand et puissant qu’il soit, Gravity possède, comme tous les autres films, quelques petits défauts qu’il n’est pas possible d’occulter. Mineurs dans cet océan de qualités, certes, mais quand même présents. En premier lieu, force est de constater que si le scénario ne manque pas de sens et s’avère dans l’ensemble bien construit, il n’est pas à la hauteur et n’a pas le degré d’interprétation des classiques dont il s’inspire et auxquels il semble directement faire référence, des films comme 2001 : l’odyssée de l’espace ou encore le Solaris d’Andreï Tarkovski.

Par ailleurs, la fin du film représente quelque chose qui se rapproche du paradoxe : si le dernier acte s’avère un peu moins spectaculaire que le reste pour laisser la place à l’histoire, le spectateur ne peut s’empêcher d’en vouloir plus quand arrive le générique final tant l’émerveillement a été palpable. Il est presque dommage que le film ne fasse qu’une heure et demie et que Cuaron et son fils n’aient pas réussi à étirer un peu plus leur scénario pour prolonger un peu plus longtemps l’expérience.

Enfin, quelques rares dialogues ne sonnent pas très justes et sont même parfois à la limite de la niaiserie et du ridicule. C’est surtout vrai dans une scène particulière et un poil trop longue au milieu du film qui, paradoxalement, est aussi le point tournant de l’intrigue.

Conclusion

Inutile d’en dire plus. Gravity est sans aucun doute le nouveau chef-d’œuvre de l’ère numérique, élevant l’usage de la 3D à un niveau encore supérieur à celui établi par Avatar il y quatre ans. James Cameron lui-même a dit qu’il s’agissait du meilleur film sur l’espace qu’il ait jamais vu. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que Gravity est d’ores et déjà le plus beau film de l’année 2013 sur le plan technique et visuel, renvoyant aux vestiaires d’autres blockbusters pourtant très réussis à ce niveau. Alfonso Cuaron n’a cessé de progresser en tant que cinéaste depuis dix ans, et avait frappé un grand coup avec Les Fils de l’homme. Gravity représente probablement son apogée d’un point de vue artistique, et il ne serait pas surprenant que le film soit nominé dans plusieurs catégories aux prochains Oscars. Espérons simplement que Cuaron ne mette pas sept nouvelles années pour en réaliser un autre. Gravity est un très grand film qui va sûrement marquer de son empreinte l’histoire du cinéma. Tout simplement.







Gravity. Réalisé par Alfonso Cuaron. Ecrit par Alfonso et Jonas Cuaron. Produit par David Heyman, Alfonso Cuaron, Christopher DeFaria, Nikki Penny et Stephen Jones. Avec Sandra Bullock et George Clooney. Distribué en France par Warner Bros. France. Distribué à l’étranger par Warner Bros. Pictures. 90 minutes.