jeudi 30 juillet 2015

Les dossiers secrets du Vatican

 La fille faussement possédée

Note : 5/20


Un film d’exorcisme qui rate complètement le coche, très mal exécuté malgré les talents en présence, jamais effrayant, se basant sur une idée assez intéressante mais particulièrement mal exploitée





Considéré par beaucoup comme le pionnier du film d’exorcisme, L’exorciste de William Friedkin, sorti fin 1973 aux États-Unis, traumatisa toute une génération de spectateurs et fut le premier long-métrage d’horreur à être nominé pour l’Oscar du meilleur film. Si les critiques de l’époque furent mitigées, le film a depuis acquis la réputation d’authentique chef-d’œuvre et a donné lieu à deux suites ainsi qu’à un préquel. Il a également ouvert la porte à plusieurs films similaires qui ont tenté de l’imiter mais ne l’ont jamais égalé. Si ce sous-genre de l’horreur s’est quelque peu essoufflé au cours des années 1990, il a cependant repris vigueur en 2005 avec le très bon L’Exorcisme d’Emily Rose de Scott Derrickson. Il suffit de voir le nombre de films tournant autour d’un exorcisme et/ou d’un cas de possession depuis cette date pour se convaincre du retour en force de cette sous-catégorie : Dorothy en 2008, Le Dernier rite et Unborn en 2009, Le Dernier exorcisme en 2010, le premier Insidious en 2011, The Devil Inside en 2012 ou encore Délivre-nous du mal, à nouveau réalisé par Derrickson, l’an dernier. Et si la qualité n’a pas été au rendez-vous pour plusieurs de ces films, force est de constater que le public – et les billets verts donc – continue de suivre. C’est aujourd’hui au tour de Mark Neveldine, metteur en scène un peu barré surtout connu pour avoir coréalisé avec son associé Brian Taylor les deux Hyper Tension et la suite de Ghost Rider au cours des dix dernières années, de s’essayer au genre. Hélas pour lui, le constat est sans appel : pour sa première réalisation en solo derrière la caméra, Neveldine accouche d’un film qui n’a strictement rien d’effrayant, n’offre absolument rien d’original et est bien mal écrit, légèrement sauvé par des acteurs plutôt bons et une fin qui montre que l’ensemble, dans de meilleures mains, aurait pu être d’un niveau largement supérieur.

Synopsis

Angela Holmes est une habitante de Los Angeles qui ressemble à n’importe quelle jeune femme de son âge : elle s’apprête à fêter ses 27 ans, aime son petit ami Pete ainsi que son père Roger, et n’aspire qu’à une vie tranquille. Cependant, lorsque son comportement commence à changer et qu’elle provoque plus d’un accident, les médecins n’arrivent pas à déterminer précisément de quoi elle est victime. Roger demande alors de l’aide au père Lozano, rencontré à l’hôpital, qui suspecte peu à peu Angela d’être sous l’emprise d’un mal plus insidieux. Au même moment au Vatican, le pasteur Imani et le cardinal Bruun craignent que les évènements entourant Angela soient les signes avant-coureurs de quelque chose de beaucoup plus sinistre et maléfique…

Les dossiers de l’ennui et de la banalité

Les dossiers secrets du Vatican montre dès sa première image qu’il n’a pas nécessairement l’intention – devrait-on dire l’ambition – de se démarquer des productions similaires sorties au cours des dernières années. Le long-métrage s’ouvre en effet sur une annonce disant que depuis des siècles, le Vatican répertorie tous les cas de possession autour de la planète, mais que dernièrement, un en particulier a attiré son attention. Paradoxalement, la séquence d’ouverture du film est certainement l’un de ses éléments les plus réussis : couplant des images d’archives de différents exorcismes avec d’autres de Jean-Paul II et de l’actuel pape François ainsi que des morceaux d’interviews fictives des personnages de Bruun et Imani, cette introduction dégage un véritable sentiment d’authenticité, voire même de menace. Détail intéressant, contrairement à d’autres films récents s’inscrivant dans la même lignée qui annoncent toujours en grande pompe – probablement à tort plus qu’à raison – qu’ils sont tirés d’évènements réels, ce n’est pas le cas ici, et pourtant, ce début donnerait presque à croire le contraire. Si cette ouverture apparaît donc assez classique, elle laisse néanmoins le spectateur penser qu’il est devant un divertissement parfaitement calibré, à même de lui procurer les sensations qu’il attend en venant regarder un film de ce type.

Hélas, cette supposition ne se matérialise jamais par la suite. Pendant tout le reste du film, ou au moins pendant toute l’heure qui suit cette entrée en matière, le spectateur ne fait qu’attendre qu’il arrive quelque chose plus que n’importe quoi d’autre. Ainsi, durant l’exposition, les personnages d’Angela, Pete et Roger sont présentés rapidement, puis les premiers signes de possession de la jeune femme apparaissent. Comme il est de coutume dans les films d’exorcisme, le démon se manifeste généralement par l’intermédiaire d’un objet ou d’un animal. En l’occurrence, c’est ici un corbeau qui occupe cette fonction, et si la culture populaire veut qu’il s’agisse d’un oiseau de malheur, le spectateur apprend un peu plus tard dans le film qu’il est en fait le messager d’une entité démoniaque bien plus sombre. L’apparition de l’animal coïncide généralement avec les très – trop – rares passages où il se passe quelque chose – et encore, pas grand-chose en fait – durant toute la première heure. Si des films comme L’Exorciste ou L’Exorcisme d’Emily Rose fonctionnaient parfaitement, c’était non seulement parce qu’ils étaient bien écrits, mais aussi, et peut-être surtout, parce que leur histoire était particulièrement bien rythmée. Or, c’est là que réside le plus gros point noir du film : le rythme est anémique, pour ne pas dire carrément inexistant, et il ne se passe réellement rien de dynamique avant la dernière demi-heure. La conséquence de ce problème majeur ne tarde pas à se faire sentir, le spectateur s’ennuyant déjà ferme avant même la fin du premier acte – en somme, avant la trentième minute –, et lorsque le film entre dans sa dernière partie – de loin la plus intéressante –, ce dernier a du mal à avoir encore de l’intérêt pour ce qui se passe à l’écran.

La faute est ici à imputer au scénariste du film, Christopher Borrelli. Certes, il s’agit de son premier projet d’envergure, entendre par là un projet autre qu’un court-métrage ou un film sorti directement en DVD. Mais cela n’excuse pas Borrelli d’avoir écrit un scénario qui ne semble à aucun moment prendre en compte le fait qu’il y ait eu bien d’autres films d’exorcisme et de possession avant lui. Tous les enjeux, toutes les situations, tous les mécanismes et ressorts scénaristiques ont déjà été vus en mieux dans d’autres productions auparavant, et c’est aussi pour cette raison que le spectateur qui a déjà vu ne serait-ce que certains de ces films ne peut pas être surpris. Il suffit de regarder le traitement réservé aux personnages pour se convaincre de ce fait : la jeune femme d’abord vulnérable et apeurée avant d’être rusée et cruelle, le jeune prêtre qui a vu bien des horreurs à la guerre et a décidé par la suite de se tourner vers Dieu, le militaire qui a élevé sa fille dans des conditions particulières et fait tout pour assurer son bonheur… Des caractéristiques et traits de personnalité si souvent utilisés qu’ils en deviennent désormais caricaturaux. Quant aux dialogues, s’ils ne sont pas trop mauvais dans l’ensemble, certains sont d’une déconcertante facilité (à un moment à l’hôpital, Roger dit à sa fille qu’elle ressemble à un ange alors qu’elle est déjà possédée), d’autres semblent carrément se foutre de la gueule du spectateur tellement ils sont ridicules (au début du troisième acte, le cardinal Bruun annonce de manière solennelle au père Lozano que pour trouver la vérité, il faut d’abord être prêt à la découvrir), et certains sont même involontairement comiques (le père Lozano qui demande s’il s’agit d’araméen lorsqu’il entend Angela parler une langue étrange). Qu’un scénario aussi mal écrit et peu original ait pu se retrouver à un moment donné dans la Blacklist, la liste hollywoodienne des scripts les plus prometteurs encore à l’état de projets, relève déjà du mystère. Mais le plus étrange reste le fait que l’histoire qui a donné lieu au scénario ait été coécrite par Borrelli et par Chris Morgan, scénariste désormais confirmé, qui pour sa part a l’habitude des intrigues bien mieux rythmées – les scénarios des cinq derniers épisodes de la franchise Fast and Furious et du film Wanted sorti en 2008, c’est lui.

Sans aucune peur mais avec beaucoup de reproches

Au delà de son histoire inintéressante et de son rythme absent, Les dossiers secrets du Vatican fait également preuve d’un autre très gros problème qui ne tarde lui non plus pas à se manifester. La toute première preuve de la possession d’Angela apparaît assez rapidement, lors de la séquence de son anniversaire ; elle s’ouvre le doigt en voulant couper le gâteau, et ce dernier, montré à l’aide d’un rapide gros plan, semble former un angle inhabituel. Par la suite, dans une scène censée être surprenante, le corbeau brise à toute vitesse une vitre du bus et provoque presque un accident, avant de revenir mordre le doigt d’Angela et de repartir. Beaucoup plus loin dans le film, le père Lozano s’avance seul durant la nuit dans les couloirs de l’asile où a été admise Angela et arrive devant sa chambre où il la voit endormie par la petite fenêtre de la porte, se tourne vers le couloir à cause d’un bruit, puis trouve Angela en train de le regarder d’un œil inquiétant lorsqu’il se retourne. Toutes ces scènes témoignent du même défaut : les jump scares qui émaillent la première heure du film – et qui de surcroît ne sont franchement pas nombreux – sont tellement prévisibles et convenus qu’ils ne font jamais sursauter ni ne provoquent la moindre sensation. Un problème qui en dévoile peu à peu un autre, tout aussi gênant, et qui se manifeste notamment dans les rares scènes où la suspicion du père Lozano vis-à-vis du cas d’Angela grandit : dès le début du film, les auteurs tentent d’instaurer une tension qui monterait et deviendrait de plus en plus pesante à mesure que l’intrigue se déroule, mais cela ne fonctionne à aucun moment et le spectateur ne ressent finalement jamais cette tension.

Arrive alors la dernière partie, le moment où l’exorcisme va être pratiqué – fait intéressant qui cristallise plutôt bien les très nombreux défauts du film, lorsque ce dernier acte commence, personne ne s’est donné la peine de dire à Roger et Pete qu’Angela était certainement possédée, comme si cela allait de soi. Le spectateur, qui a vaillamment patienté jusque-là, a enfin – le mot est faible – le droit à un peu d’action, mais là encore, c’est du déjà vu, revu et corrigé : l’entité qui possède Angela se manifeste, le corps de la jeune femme se contorsionne de manière surnaturelle, le père Lozano et le cardinal Bruun comprennent qu’ils n’ont pas affaire à un petit démon de seconde zone… Ce climax est certes plus dynamique que le reste du film, mais, étant donné qu’aucune tension ne s’en dégage, il n’en reste pas moins bien ennuyeux. Surtout, les nombreuses récitations des deux hommes d’Église et les explications religieuses du cardinal Bruun à propos du démon donnent plus l’impression d’être face à une messe en accéléré qu’à un véritable combat entre serviteurs du Bien et du Mal pour le salut d’une âme innocente. La fin du film révèle cependant une idée intéressante, qui laisse vraiment à penser qu’il aurait pu être largement meilleur si cette idée avait été exploitée d’une manière plus originale, et surtout si le projet avait été confié à des personnes plus expérimentées dans ce registre. Mais c’est lorsque le générique de fin commence à défiler et qu’il est temps de quitter la salle que se ressent vraiment l’autre gros point noir évoqué au début de cette partie : Les dossiers secrets du Vatican ne fait à aucun moment peur ni même n’inspire une quelconque crainte à son spectateur. Un élément particulièrement problématique pour un film qui prétend s’inscrire dans la catégorie Épouvante-horreur.

Flamme démoniaque absente

Si le scénario est en grande partie responsable de cet échec, Mark Neveldine est aussi beaucoup à blâmer. À l’instar de son scénariste, ses choix visuels et esthétiques révèlent son inexpérience dans ce genre, certains étant même carrément inappropriés. En effet, le bonhomme utilise un peu trop souvent la Steadicam ; en résultent des plans qui bougent parfois trop, ce qui donne plus l’impression d’être face à un film d’action qu’autre chose lors de ces séquences. Si d’autres séquences respectent plutôt bien les conventions du genre horrifique d’un point de vue visuel – alternance de gros plans et avec des plans beaucoup plus larges, censés faire monter la pression du spectateur mais durant lesquels il ne se passe hélas rien –, certains scènes sont à la limite du risible et provoquent presque l’effet inverse de celui recherché, comme c’est le cas de celle durant laquelle Angela, sous l’impulsion de l’entité qui la possède, provoque une tuerie dans l’asile. Neveldine ne fait par ailleurs preuve d’aucune audace dans sa réalisation, se contentant souvent de filmer à travers l’œil de caméras de surveillance ou de caméscopes, procédé là encore repris d’autres films du même genre. La mise en scène n’est malheureusement jamais relevée par une bande-originale trop insipide, répétitive et générique malgré le fait qu’elle soit composée par le vétéran du genre Joseph Bishara, auteur, entre autres, des musiques de la franchise Insidious et de The Conjuring.

D’ordinaire, dans ce genre de production à petit budget, les acteurs ne sont pas forcément connus et ne jouent pas toujours très bien. C’est le contraire ici, puisque les acteurs principaux font plutôt du bon boulot mais sont desservis par des personnages peu intéressants. Olivia Taylor Dudley, dont le dernier gros rôle remonte à 2012 dans les Chroniques de Tchernobyl, est étonnamment crédible dans la peau d’Angela Holmes. Dougray Scott, qui était franchement mauvais dans Taken 3 en début d’année, est ici meilleur dans le rôle de Roger Holmes, mais n’a pas grand-chose à faire à part demander où est sa fille à longueur de temps. Djimon Hounsou prouve qu’il est toujours aussi cool et charismatique en prêtant ses traits au pasteur Imani, mais il ne doit apparaître que quinze minutes en tout et pour tout. Acteur probablement très populaire en Suède, Peter Andersson en fait des caisses dans la peau du cardinal Bruun. Quant à Michael Peña, encore excellent dans le Fury de David Ayer à la fin de l’année dernière ou en partenaire comique du héros dans le très récent Ant-Man, il apporte tout son talent et sa conviction au personnage du père Lozano, mais n’était paradoxalement peut-être pas le meilleur choix pour l’interpréter.

Conclusion

Les dossiers secrets du Vatican – mauvaise traduction, pour changer, du titre original The Vatican Tapes – porte hélas bien mal son nom, car, au vu de la qualité globale du film, ces dossiers-là auraient mieux fait de ne jamais être révélés. N’ayant absolument rien d’horrifique, si ce n’est le genre dans lequel il aimerait désespérément s’inscrire mais duquel il ne fait pas partie, le film doit ses trop nombreux défauts à un scénariste peu expérimenté et à un réalisateur qui aurait mieux fait de rester dans l’action, genre qu’il maîtrise beaucoup mieux, pour son premier passage en solo derrière la caméra. Avec des personnages inintéressants, un rythme inexistant et surtout une histoire déjà vue maintes fois auparavant, Les dossiers secrets du Vatican est un film de 91 minutes trop long d’au moins une heure, qui se base néanmoins sur une idée qui aurait pu donner quelque chose d’une qualité bien supérieure. À ranger dans la catégorie des (très) mauvais films d’exorcisme sortis ces dernières années, comme Le Dernier exorcisme, il n’y a plus qu’à espérer que la suite des Dossiers reste pour sa part à jamais secrète.


Les dossiers secrets du Vatican (The Vatican Tapes). Réalisé par Mark Neveldine. Écrit par Christopher Borrelli, d’après une histoire coécrite avec Chris Morgan. Produit par Chris Morgan, Chris Cowles, Gary Lucchesi, Tom Rosenberg et Richard A. Wright. Avec Olivia Taylor Dudley, Michael Peña, Dougray Scott, Djimon Hounsou, Peter Andersson, Kathleen Roberston et John Patrick Amedori. Distribué en France par Metropolitan FilmExport. Distribué à l’étranger par Lionsgate. 91 minutes.


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jeudi 22 janvier 2015

Taken 3

L'espion qu'on n'aimait plus

Note : 4/20


Un « ultime » volet bien plus mauvais qu’un deuxième épisode déjà loin d’être excellent, qui vient terminer d’une manière extrêmement laborieuse une franchise qui n’aurait pas nécessairement dû en être une





C’est un fait, depuis le début des années 2000 et le retour en force des films de super-héros, les franchises n’ont pas cessé de se multiplier dans le paysage cinématographique mondial, et surtout à Hollywood. De manière assez perverse, si cette mode a permis à plus d’un film de dépasser la barre du milliard de dollars au cours des dernières années, c’est aussi elle qui est actuellement pointée du doigt pour critiquer vertement le manque d’originalité et de prise de risque dont ferait preuve le cinéma américain depuis quelque temps. Un fait qu’il est difficile de contredire en sachant que 2015 va notamment voir arriver les suites tant attendues des Avengers et de la saga Fast and Furious, mais également le retour en force de franchises comme Star Wars, Terminator, Jurassic Park ou encore Mad Max. Si le cinéma français ne partage pas autant que les Etats-Unis cette culture de la franchise à succès, Luc Besson – qui n’a jamais caché son intérêt pour le modèle américain – n’hésite plus à se reposer sur des concepts « originaux » plus ou moins intéressants qu’il étire ensuite à volonté pour faire tourner la planche à billets de sa société de production. Taxi, Le Transporteur, Banlieue 13 ou encore Arthur et les Minimoys sont des sagas qui, depuis le début des années 2000, assurent à EuropaCorp un certain succès commercial, malgré une qualité cinématographique plus que discutable. Si le premier Taken, sorti en février 2008 et réalisé par Pierre Morel, était un très sympathique thriller et méritait sa réussite, le deuxième, déboulant quatre ans plus tard en octobre 2012, montrait déjà quelques sérieux défauts. Avec près de 380 millions de dollars de recettes dans le monde cependant, il ne faisait aucun doute qu’une nouvelle suite serait rapidement mise en chantier. Un peu plus de deux ans plus tard donc, Besson revient avec son coscénariste Robert Mark Kamen pour ce qui est censé être le dernier opus de la saga, et confie une nouvelle fois les rênes de la réalisation à son poulain Olivier Megaton, déjà à l’œuvre sur le précédent. Et le constat est sans appel : mal joué, bien mal réalisé, très mal monté, doté d’un scénario particulièrement pauvre et ennuyeux à mourir, Taken 3 est non seulement le plus mauvais film de la franchise, mais probablement aussi l’un des plus médiocres d’EuropaCorp depuis pas mal d’années.

Synopsis

Los Angeles, quelques années après les évènements survenus à Paris et à Istanbul. Bryan Mills, l’ancien agent des services secrets américains, n’aspire qu’à une vie tranquille partagée entre sa fille adorée Kim, son ex-femme Lenore – qui traverse une passe difficile avec son nouveau mari, Stuart St John –, et ses amis et anciens collègues de la CIA. Tout va cependant être bouleversé lorsqu’un matin, après avoir reçu un texto de Lenore, Bryan la retrouve morte dans la chambre de son appartement. Accusé à tort d’un meurtre qu’il n’a pas commis, et traqué par toutes les polices de la ville emmenées par le coriace lieutenant Franck Dotzler, Bryan n’a pas d’autre choix que de mettre tout en œuvre pour trouver le véritable responsable de l’assassinat de Lenore, laver son nom et protéger Kim.

Du mouvement (lent), de la (fausse) vitesse et des maux de crâne

Dès la séquence d’ouverture, Olivier Megaton – dont le nom d’artiste, choisi à cause de sa date de naissance (le 6 août 1965, soit vingt ans jour pour jour après le lancement de la bombe nucléaire Little Boy sur la ville japonaise d’Hiroshima), se prononcerait « Mégatonne », ce qui explique un peu mieux la réalisation du bonhomme ainsi que sa filmographie, que ce soit Taken 2, Colombiana ou encore quelques-unes des scènes d’action les plus ratées de la première adaptation d’Hitman en 2007 – montre qu’une nouvelle fois, il ne va pas faire dans la subtilité et qu’il n’a apparemment rien appris de ses précédentes œuvres. Le film commence en effet en montrant le comptable de la société d’un personnage dont l’identité n’est pas révélée d’emblée qui est attendu au rez-de-chaussée de sa maison par des hommes armés à l’accent slave assez prononcé. L’homme est conduit à la société, où le spectateur fait la connaissance de celui qui semble être le méchant principal du film, Oleg Malankov. Voyant que la somme qu’il réclame en guise de remboursement n’est pas à disposition, Malankov exécute le comptable et laisse un message vocal à son patron en guise d’avertissement. La séquence d’ouverture est particulièrement courte pour une raison toute simple, qui est certainement le plus gros point noir du film : que ce soit un plan rapproché sur le visage empli de surprise du comptable lorsqu’il voit qui l’attend chez lui, celui de son verre d’eau qui se brise au sol, ou l’échange entre Malankov et lui à la société, Megaton et ses deux monteurs laissent parfois à peine une petite seconde au spectateur pour voir ce qui se passe à l’image, ne lui laissant donc pas le temps d’analyser et de comprendre correctement des plans qui s’enchaînent à plus d’une reprise beaucoup trop vite.

Malheureusement, cet immense reproche se confirme tout au long du film, et se vérifie dès la première vraie scène d’action, durant laquelle Bryan Mills neutralise deux policiers venus l’arrêter dans sa chambre avant de prendre la fuite. Si le montage ne fait aucun miracle et apparaît vraiment mauvais de bout en bout, c’est aussi parce que la réalisation de Megaton ne suit absolument pas. Si les scènes de combat et de course-poursuite du premier Taken étaient pêchues grâce à la mise en scène énergique de Pierre Morel, celles du deuxième, manquant d’efficacité, contrastaient drastiquement et témoignaient de ce qui peut être vu comme un manque de savoir-faire de celui derrière la caméra. Pour une raison difficile à déterminer, certainement pour donner un sentiment d’urgence et un caractère intense à ce qui se passe à l’écran, Megaton se sent obligé de faire constamment bouger la caméra lors des scènes d’action. Manque de chance pour lui, c’est exactement l’effet inverse qui se produit : souvent cadrées de façon très hasardeuse, adoptant plus d’une fois des valeurs de plan mal choisies, les scènes d’action de ce troisième volet, à l’instar de celles du précédent, manquent franchement de dynamisme et d’intensité, que ce soit les combats à main nue, les gunfights ou les poursuites avec divers véhicules. Pire, le montage, épileptique à plus d’une reprise, rend bien souvent ces séquences incohérentes, voire complètement illisibles, et ne manquent pas de donner le tournis au spectateur, quand ce n’est pas la nausée. C’est d’autant plus dommageable qu’au final, cette recherche constante de vitesse rend ces scènes très – trop – courtes, et donnent presque le sentiment qu’il ne s’y passe pas grand-chose. Pour couronner le tout, la musique composée par Nathaniel Méchaly, vétéran des films de Mégaton, se révèle peu inspirée et plus générique qu’autre chose.

Des scènes, des propos ou des images peuvent… en fait non

Par ailleurs, il est facile de constater à quel point le protégé de Luc Besson tente une nouvelle fois de faire un film d’action voulant s’adresser au plus grand nombre. Là où la violence des scènes du film de Pierre Morel était en adéquation avec son histoire, son personnage et son univers, Megaton, répétant là encore les erreurs du dernier opus, livre des séquences d’action calibrées même pour les plus jeunes, puisque le sang qui s’écoule de corps criblés de balles, les bruitages des os qui pètent ou encore les cris de ceux qui se font dérouiller y sont généralement totalement absents. Tout est lisse, aseptisé, bref, inoffensif, bien loin de ce qu’était le premier volet à ce niveau-là. Des scènes d’action qui, par ailleurs, sont parfois entachées d’erreurs de raccord – une voiture qui se retourne et s’apprête à s’écraser sur la route toit en dessous et roues en l’air, mais qui, durant le plan d’après d’à peine une seconde mais visible quand même, tournoie dans le vide à la manière d’une toupie –, voire sont carrément outrancières et à la limite du grotesque – exemple avec ce conteneur de camion qui tournoie sur un tronçon d’autoroute mais qui, au lieu de s’arrêter après avoir réduit deux bagnoles en miettes, continue et écrase les huit qui sont derrière. Oui, définitivement, Olivier Megaton a bien choisi son nom de scène.

Tous ces problèmes dans la réalisation et le montage se rejoignent à la fin. Même si la séquence finale du film est un petit mieux mise en scène que les précédentes, elle n’en demeure pas moins tout aussi vide et peu intéressante. Anti-spectaculaire au possible et complètement invraisemblable – mais, à ce point, Besson et Kamen n’en sont plus à ça près –, le climax, qui ne dure pas plus d’une petite dizaine de minutes, voit Bryan Mills foncer à toute berzingue au volant d’une Porsche sur la piste d’un aéroport pour stopper le jet de l’antagoniste sur le point de décoller. La fin de la scène n’est finalement que le reflet de ce qu’est devenue la série Taken au bout de trois volets – une franchise à bout de souffle, qui manque de jus, d’inventivité et d’idées.

Je vous chercherai, je vous trouverai et… et on s’en fout

Si Olivier Megaton est évidemment à blâmer, le scénario sur lequel repose son film, une nouvelle fois concocté par Luc Besson et Robert Mark Kamen, a une importante part de responsabilité dans ce flagrant échec. En premier lieu, si l’exposition était assez longue dans le second épisode, elle l’est encore plus ici – entre quinze et vingt minutes avant que Bryan ne découvre le corps de sa femme –, mais pas ce n’est pas forcément une bonne chose vu la façon avec laquelle elle est traitée. Besson et Kamen font en effet comme s’il ne s’était rien passé durant l’ellipse temporelle assez longue – au moins deux ans – qui sépare le deuxième volet du troisième. Ainsi, Kim est toujours à la faculté et n’a pas franchement évolué, tandis que Lenore et Bryan montrent qu’ils ont toujours des sentiments l’un pour l’autre, ce qui était déjà le cas auparavant. Ces scènes n’apportent pas grand-chose de neuf au spectateur, ne donnent pas l’impression que les personnages ont changé, et sont donc symptomatiques d’un problème scénaristique majeur qui se retrouve tout au long du film : Besson et Kamen n’arrivent jamais à retranscrire le côté dramatique et émouvant recherché lors de certaines séquences, tout simplement parce qu’elles sont particulièrement mal écrites. L’exemple le plus flagrant est peut-être la scène où, réunie dans un café avec son père, Kim tente de lui dire qu’elle est enceinte mais, n’y parvenant pas, elle lui demande simplement si c’est selon une bonne idée qu’elle prenne un chiot. Des situations et des dialogues de ce style rendent parfois involontairement comiques des scènes qui ne devaient pas l’être à la base. Seules les moments où Bryan va discrètement voir la dépouille de sa femme à la morgue et où il retrouve sa fille pour la première fois depuis la mort de Lenore apportent une légère touche d’émotion, et encore.

Passé le problème de ces scènes censées être plus dramatiques, l’histoire écrite par Besson et Kamen se révèle d’une confondante banalité, déjà vue des dizaines de fois auparavant sans jamais ne serait-ce que tenter d’y apporter un petit brin de folie ou une once de fraîcheur. Les deux scénaristes ne se sont plus ennuyés avec le concept qui faisait le charme du premier film et était repris plus ou moins efficacement dans le deuxième. Ici, personne n’est capturé, personne n’est enlevé, mais tout le monde cherche quand même à choper quelqu’un : Franck Dotzler et ses hommes veulent attraper Bryan Mills, également recherché par Malankov et ses sbires, mais pas pour les mêmes raisons, tandis que Mills veut trouver celui qui a vraiment tué sa femme et l’a piégé, tout en protégeant Kim d’une quelconque attaque. Tout cela étant prévisible à mort, il ne faut pas chercher bien longtemps pour comprendre qui peut être le véritable coupable, bien que les raisons données pour expliquer sa motivation, malgré leur manque flagrant d’originalité, ne soient pas forcément celles attendues.

Il ne peut de toute façon pas y avoir de réelle surprise ou d’enjeu véritable dans un film où le personnage principal ne se retrouve jamais dans une situation vraiment compliquée ; que ce soit face aux forces de l’ordre ou aux mafieux, Mills semble toujours avoir un coup d’avance. Si le personnage était déjà très fort dans les deux volets antérieurs, certaines scènes lui confèrent presque ici un caractère d’invincibilité. Dans un exemple des plus flagrants, Mills fait reculer la voiture qu’il conduit pour échapper à ses poursuivants, et la fait dégringoler dans une cage d’ascenseur ; la voiture prend feu et fait exploser la cage sur toute la hauteur du bâtiment, mais Mills s’en sort indemne, sans que les auteurs n’expliquent comment il a pu s’échapper alors qu’il n’y avait apparemment aucune issue. Il est évident que la cohérence et la vraisemblance ne sont de toute façon plus les priorités de Besson et de son acolyte, et cela se vérifie encore lors de la révélation finale du lieutenant Dotzler ; si vraiment les deux auteurs l’ont écrite de manière sérieuse, alors il est légitime de se demander s’ils ne prennent pas quand même un peu leurs spectateurs pour des cons avec ce film. A tous ces défauts viennent s’ajouter des dialogues risibles à plus d’une reprise, le meilleur exemple étant celui où une caissière, interrogée par deux officiers de police alors que Mills vient de faire croire qu’il en était un juste avant, leur dit qu’ils feraient bien de coordonner leurs efforts, et que l’un des deux lui répond si elle entend par là qu’ils devraient s’habiller de la même manière. Oui, c’est bel et bien à ce niveau-là.

Au milieu de tout ça, les acteurs se débattent pour faire exister des personnages sans aspérités et caricaturaux, à l’image du scénario. Malgré toute sa bonne volonté, Liam Neeson peine à prouver qu’il n’a pas encore fait le tour du personnage, même si c’est le cas ; de ce fait, il n’est jamais véritablement convaincant, et cela se ressent clairement. Famke Janssen et Maggie Grace, les deux autres piliers de la franchise, n’ont pas grand-chose à faire, la première disparaissant au bout des vingt premières minutes, la seconde n’étant plus vraiment en danger d’aucune manière et étant par conséquent reléguée au second, voire au troisième plan. Nouveau venu dans l’univers Taken, Forest Whitaker à le droit au seul personnage de policier un tant soit peu malin et intelligent, les autres étant, n’ayons pas peur des mots, franchement cons. Les auteurs tentent de donner à Franck Dotzler un semblant de profondeur en lui faisant trimballer pendant tout le film un élastique et une pièce d’échiquier, mais cela ne marche pas, puisqu’ils n’expliquent jamais pourquoi il les a avec lui. D’habitude si charismatique et puissant, Whitaker ne parvient pas à rendre le personnage attachant ni même vraiment intéressant, sans doute parce que le spectateur ne sait rien de lui si ce n’est qu’il est lieutenant de la police de Los Angeles. Dans le rôle de Stuart St John, Dougray Scott est franchement insipide. Quant à Sam Spruell, acteur habitué à des productions autrement meilleures – il était à l’affiche, au cours des quelques années écoulées, de Démineurs, de Blanche-Neige et le chasseur ou encore de la série Luther, entre autres –, il est presque involontairement comique dans la peau d’Oleg Malankov, un russe qui, ô surprise, n’est pas franchement sympathique et a fait fortune grâce à des trafics plus que louches – un personnage qui montre une fois encore que Besson et Kamen ne s’emmerdent plus à essayer de faire du neuf, recyclant les bons vieux méchants venus d’un pays de l’est, déjà vus dans de précédentes productions EuropaCorp, en changeant simplement leurs noms.

Conclusion

Il arrive parfois qu’un film à l’idée de base originale engendre des suites de bonne qualité, au succès commercial mérité. A l’inverse, Taken 3 est l’une des plus belles preuves de ces dernières années qu’un bon concept devrait parfois rester l’objet d’un seul et unique film. Accumulant toutes les erreurs de Taken 2 en les amplifiant largement, miné par un scénario particulièrement creux et mal écrit, réalisé et monté avec les pieds, joué par des acteurs ni convaincants ni convaincus, et doté de scènes d’action inefficaces et très mal foutues, il serait de bon ton que le nouveau film d’Olivier Megaton soit, comme le dit la tagline de l’affiche française, « là où tout s’achève », et referme une trilogie qui n’aurait peut-être jamais dû exister. Pas sûr, cependant, que Luc Besson soit prêt à lâcher comme ça une licence aussi juteuse : avec déjà plus de 160 millions de dollars au box office mondial sur un budget de 50 millions, Taken 3 est d’ores et déjà, après Lucy, un nouveau succès pour EuropaCorp. Alors, Bryan Mills va prendre un peu de repos maintenant… jusqu’à Taken 4, dans deux ou trois ans.


Taken 3. Réalisé par Olivier Megaton. Ecrit par Luc Besson et Robert Mark Kamen. Produit par Luc Besson. Avec Liam Neeson, Forest Whitaker, Famke Janssen, Maggie Grace, Dougray Scott, Sam Spruell et Leland Orser. Distribué en France par EuropaCorp Distribution. Distribué à l’étranger par 20th Century Fox. 103 minutes.


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