
Pirates d'eau douce
Note : 17/20
Un nouveau brillant thriller dramatique, complexe,
émouvant et intelligent, de la part d’un réalisateur qui n’a plus son pareil
pour mettre en scène des histoires vraies et les rendre captivantes
Vu les très nombreux films qui sortent chaque année et qui se
ressemblent trop à plus d’un égard, ce n’est pas tâche aisée, pour un
réalisateur d’aujourd’hui, que de réussir à imposer une véritable patte à
l’écran et à la faire durer dans l’esprit du public. Paul Greengrass fait
partie des metteurs en scène qui y sont parvenus. Ayant suivi une formation de
journaliste, Greengrass commence par travailler pour la télévision avant de
s’engager dans une carrière de cinéaste. Après deux premiers films passés relativement
inaperçus, il signe en 2002 Bloody Sunday,
un drame relatant les sombres évènements du 30 janvier 1972 en Irlande du Nord.
Sa mise en scène nerveuse, caractérisée par des plans en caméra à l’épaule,
attire l’attention des producteurs américains, qui lui confient en 2004 la
réalisation de La Mort dans la peau,
deuxième opus de la franchise Jason Bourne. Ce deuxième opus est un succès,
mais pas autant que celui qui vient clore la trilogie trois ans plus tard, La Vengeance dans la peau. Entre temps,
Greengrass écrit et met en scène en 2005 Vol
93, une bouleversante reconstitution de ce qui a pu se passer dans le
quatrième avion détourné au matin du 11 Septembre 2001 qui n’a jamais atteint
New York grâce au courage de ses passagers. Au fur et à mesure de ses films,
Greengrass montre son intérêt pour des histoires qui privilégient souvent le
réalisme et possédant un vrai fond politique et social. Cela se retrouve encore
en 2010 lorsqu’il signe Green Zone,
film abordant le sujet des armes de destruction massive lors de la deuxième
guerre d’Irak toujours porté par Matt Damon, à nouveau salué par la critique
mais boudé par les spectateurs. Il aura donc fallu attendre à nouveau trois ans
– la durée qui séparait La Vengeance dans
la peau de Green Zone – pour voir
Greengrass revenir aux affaires avec une nouvelle œuvre à nouveau tirée d’un
évènement réel. L’attente ne fut pas
vaine : Capitaine Phillips est
un thriller très réussi, bénéficiant d’une histoire solide et captivante tout
en ménageant quelques scènes spectaculaires.
Synopsis
Avril 2009. Le capitaine Richard Phillips embarque avec son
équipage sur le Maersk Alabama, un
tanker dont les containers sont remplis de marchandises. Partant du port de
Salaalah en Oman, le bateau a pour destination Mombasa, en passant par le golfe
d’Aden. Peu de temps après leur départ, deux esquifs avec des pirates somaliens
à bord tentent d’aborder le tanker, mais sont repoussés grâce aux efforts et
aux manœuvres de Phillips et son équipage. Le lendemain, l’un des deux esquifs
revient à la charge. Malgré leurs tentatives, Phillips et ses collègues ne
parviennent pas à empêcher les pirates de s’arrimer. Abduwali Muse, le jeune
chef somalien, et ses trois comparses, Najee, Bilal et Elmi, montent à bord et
prennent en otage Phillips. Demandant une rançon qu’ils n’obtiennent pas
directement, les pirates s’enfuient avec le capitaine à bord d’une chaloupe de
sauvetage, mais sont rapidement pris en chasse par deux navires de l’US Navy et
un porte-avions américain. Commence alors un dangereux jeu de négociations pour
la vie du capitaine qui peut dégénérer à tout moment.
Tension,
quand tu nous tiens
Cela commence à devenir une habitude, et pourtant, à chaque nouvel
film qu’il fait, cela étonne encore. Paul Greengrass est en effet très fort
pour instaurer, dans chaque œuvre qu’il fait, une tension forte qui tient le spectateur en haleine. Cette
capacité est déjà admirable dans une pure fiction, mais elle ne peut être que
saluer haut et fort lorsqu’il s’agit d’une histoire réelle normalement connue
de tous. Si cette tension n’apparaissait que vers le milieu du film dans Green Zone et atteignait des sommets lors
des fins de Vol 93 et La Vengeance dans la peau, elle est ici palpable pratiquement dès
l’ouverture. Dans un style visuel qui ferait presque penser à un
documentaire de guerre, Greengrass montre en parallèle les préparatifs des deux
personnages principaux pour accomplir leur travail respectif : Phillips est
accompagné en voiture par sa femme Andrea dans un aéroport du Vermont et lui
dit qu’il va falloir être fort pour tenir durant cette mission tout en parlant
de leurs enfants, tandis que sur une côte somalienne, Muse choisit les hommes
et prépare les armes qui vont lui servir pour accomplir son acte de piraterie
voulu par un chef de guerre somalien. D’emblée,
donc, le réalisateur pose un climat pesant et lourd, et le spectateur sait
que tout ne va pas être rose pour les deux personnages qu’il vient de voir en
action.
Cette tension, déjà
intéressante au début, grimpe d’un gros cran à partir du moment où les pirates
passent à l’action et tentent d’aborder le tanker. N’ayant pas d’escorte militaire, Phillips appelle les services de
sécurité britanniques qui lui répondent – très ironiquement compte tenu de la
situation – qu’il ne s’agit probablement que de pêcheurs passant par le même
chemin qu’eux. Les deux scènes d’attaques des pirates sur le cargo – la
première avortée, l’autre réussie – sont l’occasion pour Greengrass de montrer
une nouvelle fois tout son savoir-faire lorsqu’il s’agit de mettre en scène de
l’action efficace et dynamique sans pour autant être emphatique. Tandis que
Phillips et ses collègues tentent d’utiliser toutes les ruses et les manœuvres
possibles pour faire fuir leurs assaillants, les pirates ont quant à eux bien
du mal à trouver la faille pour passer à l’abordage d’un bateau qui fait des
milliers de fois la taille de leur petite chaloupe ; remarquablement filmée, la scène de la deuxième tentative, où les
lances à eau du Maersk Alabama sont
allumées et giclent de tous les côtés pour empêcher les pirates d’approcher,
est un véritable moment de bravoure durant lequel le spectateur a presque tout
autant envie de voir l’équipage s’en sortir que les pirates réussir à grimper à
bord. Etonnamment, si l’ambiance générale est toujours tendue, c’est
lorsque les pirates ont réussi à monter sur le cargo que la tension baisse un
peu. Si les scènes où l’un des hommes de Muse menace de tuer le collègue de
Phillips sous ses yeux s’il ne coopère pas ou la visite du bateau plongé dans
l’obscurité sont crispantes et prenantes, le spectateur sait que ce n’est pas
la fin, et par conséquent a moins peur pour la vie des protagonistes.
La tension remonte
véritablement lorsque les pirates emmènent Phillips avec eux dans la chaloupe
de sauvetage et se dirigent vers les
côtes somaliennes avec l’intention de l’échanger contre de l’argent une fois
sur la terre ferme. A partir de ce moment (passée la première heure du film),
si le rythme a connu de très légères baisses auparavant, il ne va plus y en
avoir jusqu’au climax. Sorti de sa zone de confort, isolé de son bateau,
n’ayant plus aucun moyen d’entrer en contact avec son équipage, Phillips est à
la merci des quatre pirates, et ne peut compter que sur le sang-froid dont il a
fait preuve jusqu’ici ainsi que la relation qu’il a établie avec Muse pour
tenter de rester en vie. Les choses se compliquent encore plus lorsque la Navy
entre en jeu pour sauver le capitaine, car, dès lors, les pauvres kalachnikov
des pirates semblent bien dérisoires face aux armes lourdes des militaires et
ne pourront certainement pas les sauver si les balles venaient à fuser. Rares, ces dernières années, sont les
thrillers réalistes qui peuvent se targuer d’une telle intensité dans leur
deuxième partie : tout comme Phillips et Muse, le spectateur a bien
conscience que les choses peuvent dégénérer d’un instant à l’autre, et c’est
bien ce qui le tient rivé à son siège jusqu’au dénouement qui lui offre enfin
de quoi respirer. Une tension, donc, qui
semble désormais être l’une des marques de fabrique du cinéma de
Greengrass : difficile, en effet, d’oublier l’intensité émotionnelle
de la fin de Vol 93 ou la frénésie de
l’action des séquences finales de La
Vengeance dans la peau et Green Zone.
Cargo
politique
Adapté du livre rédigé par Richard Phillips lui-même (A Captain’s Duty : Somali Pirates, Navy
SEALS, and Dangerous Days at Sea), le récit écrit par Billy Ray, récent
scénariste du premier Hunger Games,
n’est cependant pas qu’un prétexte permettant à Greengrass d’instaurer une
ambiance tendue et de mettre en scène quelques bonnes scènes d’action.
Principalement à travers l’affrontement psychologique que se livrent Phillips
et Muse tout au long de l’histoire, le
film possède également un véritable sous-texte politique qu’il est difficile de
ne pas voir, chose qui se retrouve d’ailleurs dans toutes les autres œuvres du
réalisateur. Si Vol 93 était une
évocation du traumatisme du peuple américain après les attentats du
11-Septembre, La Mort et La Vengeance dans la peau représentaient
une claire dénonciation de certains agissements obscurs des services secrets
américains, tandis que Green Zone
était une attaque en règle contre l’interventionnisme américain lors de la
seconde guerre d’Irak en 2003, les troupes US ayant à la base été envoyées pour
trouver des armes de destruction massive qui n’existaient pas.
Capitaine Phillips s’inscrit dans la même veine que ses
prédécesseurs. Greengrass et son
scénariste semblent ici non seulement pointer du doigt le fait que les
activités économiques des USA dans cette région du monde nuisent à des pays
qui, à l’instar de la Somalie, sont déjà très en difficulté au niveau
financier, mais aussi montrer qu’à cause de leur inaction au niveau social et
des actions punitives qu’ils mènent contre la piraterie, ils contribuent à
maintenir la situation telle qu’elle est, voire à la rendre encore pire. Si Phillips, ses collègues et leur cargo
sont la cible des pirates somaliens, le film souligne à plusieurs reprises que
ces derniers sont plus des victimes que des agresseurs. Comme le dit
Phillips à Muse lors d’un échange, les pirates sont très jeunes pour faire ce
qu’ils font (au moment des faits réels, les pirates avaient entre 17 et 19
ans). Muse et ses amis sont forcés d’aller détourner des bateaux pour le compte
de chefs de guerre somaliens qui les paient une misère, juste de quoi survivre
– Muse se vante auprès de Phillips d’avoir détourné un cargo dont la
marchandise valait six millions de dollars, et Phillips lui demande
ironiquement ce qu’il fait encore là. Comme le répète aussi Muse plus d’une
fois, ils ne sont pas comme Al Qaeda et font juste cela dans le cadre de leurs
affaires, preuve qu’ils ne sont pas libres et qu’ils aimeraient bien changer de
vie mais ne peuvent pas se le permettre. Lors de ce qui est certainement le
meilleur échange du film entre les deux protagonistes principaux, Phillips dit
à Muse qu’il doit bien y avoir un autre moyen de s’en sortir que de pêcher et
de kidnapper les gens ; avec mélancolie et résignation, Muse lui répond
que c’est peut-être le cas en Amérique, mais qu’ici les choses sont différentes.
Cette condition sociale misérable se
ressent jusque dans la mentalité et les moyens des pirates : les
quatre jeunes somaliens ne pensent qu’à l’argent qu’ils peuvent/doivent
rapporter, l’inexpérience de Muse en tant que leader se ressent dans son
indécision face aux choix qu’il doit faire, et, lorsque les pirates parviennent
à monter à bord du bateau, on en vient presque à se dire que c’est un miracle
tant ils ont eu de peine à le faire. Les
chances semblent toujours être contre eux, même lorsqu’ils ont en apparence le
dessus : ils ne connaissent pas du tout le bateau qu’ils abordent, et,
bien que victime et otage, Phillips est plus d’une fois manipulateur à leur
égard. Plus que du dégoût et de la
répulsion, c’est de la compassion et de la pitié qui émergent pour ces
somaliens forcés de mener une vie qu’ils n’ont pas choisie pour s’en sortir,
et semblent bien plus désespérés que ceux qu’ils attaquent. Cela joue
d’ailleurs beaucoup lors d’un final émouvant et symboliquement fort. Si Muse
répète à Phillips tout au long du récit que tout va très bien se passer, c’est
finalement pour eux que les choses vont le plus mal.
Il fallait bien sûr compter sur un bon casting pour pouvoir
retranscrire toute l’intensité et l’émotion d’une telle histoire, notamment le
face-à-face entre les deux capitaines. Une fois de plus, Greengrass a su
choisir les bons acteurs. Si le casting
secondaire est dans l’ensemble toujours juste – mention spéciale aux trois
acteurs inconnus qui jouent les camarades de Muse, ainsi qu’à Max Martini, le
charismatique et génial Herc Hansen de Pacific
Rim, qui trouve ici un rôle à sa mesure en commandant des SEALs –, ce sont
bien les performances des deux acteurs principaux qui portent le film. Dans la
peau du capitaine Richard Phillips, Tom
Hanks, classieux et tout en retenue, montre à merveille le sang-froid du
personnage ainsi que son côté plus vulnérable, sans occulter certaines de ses
failles. Incontestablement, il livre
l’une des meilleures prestations de sa carrière, qui pourrait/devrait lui
valoir une nomination aux Oscars et autres récompenses prestigieuses. Face à lui, Barkhad Abdi, qui joue Abduwali
Muse, ne démérite pas, soulignant grâce à son jeu toutes les facettes de ce
personnage plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. Sa performance est
d’autant plus admirable que, n’ayant jamais joué dans un court ou un
long-métrage auparavant, il s’agit de sa toute première apparition sur un écran
de cinéma. Magnifiées par une mise en scène efficace et stylée, les
performances peuvent aussi compter sur la bonne bande-originale d’Henry
Jackman, un peu grandiloquente par moments mais en général bien adaptée à
l’ambiance du film.
Quelques
failles dans le moteur
Comme tout film, Capitaine
Phillips n’est pas parfait, et affiche quelques défauts mineurs mais
visibles. Si le style visuel de Greengrass fait encore mouche – caméra à
l’épaule, scènes nerveuses, montage dynamique, grain de l’image donnant l’impression
d’un documentaire –, il est désormais connu de tous et pourrait finir par lasser
le public. Une constatation assez paradoxale dans la mesure où ce style convient parfaitement aux
histoires que raconte Greengrass dans ses films – des récits réalistes et
authentiques d’évènements réels – mais a
déjà montré des signes de faiblesse auprès des spectateurs voulant quelque
chose de neuf – Green Zone n’a
pas eu le succès escompté au box office malgré un lourd budget.
L’autre reproche à faire au
film est qu’il reste parfois trop manichéen.
En dépit de son côté manipulateur et pas si innocent qui est souligné, Phillips
reste toujours le bon capitaine de navire pris dans une situation qui le
dépasse mais de laquelle il sortira héroïque et grandi – il est, en somme,
l’incarnation de valeurs chères à l’Amérique qui, si elles ne sont jamais ici montrées
avec force et fracas, n’en demeurent pas moins présentes et discernables. A
l’opposé, si Muse est présenté comme un être qui doute et essaie de faire les
bons choix dans une situation particulièrement épineuse, les autres pirates
sont peu intéressants ; si le personnage de Bilal aurait gagné à être
mieux exploité, celui de Najee est présenté comme un être violent, purement
intéressé, instable, plus prompt à faire parler la poudre qu’à utiliser les
mots, bref, la représentation parfaite du cliché du pirate somalien à abattre
sans autre forme de sommation.
Conclusion
Paul Greengrass effectue donc
avec brio son retour au thriller dramatique teinté d’enjeux politiques. Si sa mise en scène, tout en restant classe, demeure plus sobre
que dans ces quatre précédents films, c’est peut-être aussi parce que son sujet
s’y prête plus. En revanche, il signe sans doute son œuvre la plus tendue à ce
jour, notamment grâce une histoire solide et des dialogues particulièrement
bien écrits. Impérial, Tom Hanks emmène un
casting irréprochable composé, une nouvelle fois, d’acteurs pour certains
inconnus mais tout aussi méritants que les confirmés. Reste que, même si le succès est au rendez-vous, le public commence à
bien connaître les ficelles du cinéma du réalisateur, et qu’après onze ans
avec le même style, il serait judicieux pour lui d’essayer quelque chose de
différent s’il ne veut pas risquer de donner à ses spectateurs un sentiment de
lassitude. Pas d’inquiétude cependant, ce n’est sûrement pas quelque chose qui
risque d’arriver avec ce très réussi Capitaine Phillips, qui pourrait bien
être un invité surprise de la prochaine cérémonie des Oscars. Si c’est loin
d’être sûr, ce serait en tout cas mérité.
Capitaine Phillips. Réalisé par Paul Greengrass. Ecrit par Billy Ray, d’après le livre A Captain’s Duty : Somali Pirates, Navy
SEALS, and Dangerous Days at Sea de Richard Phillips. Produit par Michael
De Luca, Scott Rudin et Dana Brunetti. Avec Tom Hanks, Barkhad Abdi, Barkhad
Addirahman, Faysal Ahmed, Mahat M. Ali, Yul Vazquez, Chris Mulkey et Max
Martini. Distribué en France par Sony Pictures Releasing France. Distribué à
l’étranger par Sony/Columbia. 134 minutes.




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