12 années dans la galère
Note : 18/20
Inspiré du
livre de Solomon Northup racontant son histoire, un drame historique puissant,
remarquablement mis en scène et interprété, qui pose un regard sans concession
sur l’esclavage et ses horreurs
L’esclavage. Un vaste sujet qui a déjà donné lieu à
de nombreuses histoires dans la littérature et les arts durant le XXème siècle,
notamment de la part des américains qui ont généralement moins de difficultés
que les autres à regarder en face la face sombre de leur propre histoire. Pour
autant, le cinéma ne s’est pas forcément emparé du sujet comme il aurait pu, ou
dû, le faire au cours des vingt ou trente dernières années. A y bien regarder,
les films marquants sur cette tragédie sont plutôt rares. Mais il arrive, de
temps à autre, qu’un réalisateur de talent s’en souvienne et décide d’en faire
le sujet principal ou sous-jacent de sa prochaine œuvre. C’est plus ou moins ce
qui est arrivé au cours des dernières années. En France, on se souvient qu’avant
de faire La vie d’Adèle, Abdellatif
Kechiche avait abordé le problème en 2010 avec sa Vénus Noire, film unanimement salué par la critique mais passé
plutôt inaperçu du côté du public. Il y a presque un an jour pour jour sortait
le Django Unchained de Tarantino ;
précédé d’une légère polémique, le film taclait la question de la
discrimination raciale et de la condition des noirs aux USA au XIXème siècle
avec l’humour noir et le sens du récit que l’on connaît à son auteur, mais
aussi avec une note grave peu commune à ses précédents métrages. Quelques jours
plus tard sortait l’excellent Lincoln de
Steven Spielberg qui, lui aussi, offrait en filigrane un point de vue
intéressant et sérieux sur le sujet à travers le combat du célèbre président
pour en finir avec ce fléau. Un an plus tard, c’est donc un nouveau film sur
cette douloureuse page de l’histoire américaine qui arrive, précédé de
critiques dithyrambiques. Steve McQueen, petit prodige déjà derrière les très
bons Hunger et Shame, a choisi, pour sa troisième itération cinématographique,
d’adapter les mémoires de Solomon Northup, 12
Years A Slave, livre qui fut un succès lors de sa sortie et est aujourd’hui
considéré comme l’un des plus importants témoignages sur ce dramatique
événement. Le pari n’était pas évident, mais il est réussi, et d’une belle
manière : 12 Years A Slave est un film duquel il est difficile de ressortir
indemne, dur, éprouvant, émouvant, un drame historique qu’il était nécessaire
de raconter.
Synopsis
1841, Etats-Unis, vingt ans avant la guerre de
Sécession. Violoniste doué gagnant sa vie grâce à son art, Solomon Northup,
jeune homme noir d’une trentaine d’années, vit paisiblement avec sa femme, sa
fille et son fils à Saratoga. Berné par deux hommes qui lui promettent un bon
salaire s’il vient exercer ses talents de musicien dans leur cirque, Solomon
est emmené à Washington D.C. et se retrouve enchaîné après une nuit un peu trop
arrosée. Vendu avec d’autres, Solomon va, pendant douze longues années, au
service de plusieurs maîtres, faire l’expérience d’un système profondément
injuste et cruel, qui ne parviendra cependant jamais à détruire complètement
son espoir de recouvrir un jour sa liberté.
Les
chaînes de l’enfer
Même si le mot a déjà été employé avant, autant le
redire d’emblée et de façon plus insistante : 12 Years A Slave est un film
réellement dur à regarder, véritablement éprouvant à plus d’une reprise. Là
où des films comme le Amistad de
Spielberg ou Django Unchained ne
comportaient que quelques scènes difficilement soutenables, Steve McQueen et
son scénariste John Ridley, dans leur besoin de montrer l’esclavage de la
manière la plus réaliste et authentique qui soit, remplissent leur œuvre d’une
succession d’horreurs et d’humiliations qui deviennent de plus en plus
violentes à mesure que le calvaire de Solomon s’éternise et que son espoir
diminue. Les premiers plans du film ne tardent d’ailleurs pas à donner la
couleur : avec d’autres esclaves, Solomon apprend à couper de la canne à
sucre et à répéter mécaniquement le geste sous une écrasante chaleur, la sueur
perlant sur son front comme sur celui de ses congénères d’infortune, des coups
de fouet retentissant par-ci par-là.
Que ce soit une scène montrant les esclaves vendus
comme du bétail par un ignoble trafiquant, une autre où une mère est arrachée à
ses enfants et les pleure à longueur de journée par la suite, les esclaves
devant se laver nus à l’air libre, les insultes prononcées à longueur de
journée, les cabanes trop petites dans lesquelles les noirs s’entassent pour
dormir ou encore les travailleurs qui s’effondrent de fatigue et d’insolation
et sont relevés à coups de pieds et de menaces, McQueen n’épargne jamais son spectateur et parvient ainsi à l’effet
recherché, à savoir faire naître en lui un sentiment de malaise mêlé de honte
et de dégoût à mesure que la violence grandit devant les yeux du personnage
central. Deux scènes fondamentales font atteindre son paroxysme à cette
violence. Dans la première, Solomon manque de se faire pendre par Tibeats, un
charpentier raciste odieux à qui il a eu le malheur de tenir tête et de
repousser ; échappant à ce funeste sort par l’intervention d’un membre de
la plantation, il doit cependant attendre le retour de son maître plusieurs
heures plus tard avant d’être détaché, la point de ses pieds pataugeant ainsi
dans la boue dans le seul but d’éviter l’asphyxie. La deuxième scène, encore
plus dure, montre la jeune Patsey, une jeune esclave que Solomon rencontre
après avoir été vendu à Edwin Epps, se faire violemment fouetter par son maître.
La violence de la scène trouve un écho marquant lorsque, tournant sa caméra
vers la jeune femme attachée, le réalisateur montre le résultat sanglant des
coups répétés sur son dos. Steve McQueen
ne cherche donc jamais à aseptiser la violence du traitement réservé aux
esclaves ni à la montrer de manière spectaculaire, bien au contraire, voulant
constamment la transmettre au spectateur de la manière la plus crue et directe possible
afin d’accentuer son mal-être.
Cependant, si McQueen et Ridley s’emploient à
dénoncer la perversité de l’esclavagisme en tant que système économique à
travers plusieurs scènes et lignes de dialogue, ils montrent aussi que ce système approche doucement de sa fin à
travers le comportement et les actes de plusieurs personnages centraux. En
outre, ils évitent habilement le piège
d’un manichéisme dans lequel une telle histoire aurait pu tomber en apportant
plusieurs nuances à ceux qui la composent. Ainsi, William Ford, le premier
maître de Solomon, fait preuve de compassion et demande au vendeur d’esclaves
s’il a un cœur lorsqu’il voit ce dernier sur le point de séparer Eliza de ses
enfants en les vendant à des propriétaires différents ; s’il continue à
utiliser le mot « nègre » pour le designer, Ford fait preuve envers
Solomon d’une certaine bonté, lui offrant un violon ainsi que des
responsabilités au sein de la plantation, mais refuse d’admettre qu’il a pu
être un homme libre autrefois, et prétexte de lui sauver la vie en l’arrachant
aux griffes de Tibeats pour pouvoir le vendre. Edwin Epps, pour sa part, s’il
se montre très dur et parfois même réellement cruel envers ses travailleurs,
entretient une relation très trouble avec sa femme, refusant catégoriquement à
un moment de frapper Patsey juste pour lui faire plaisir ; faisant preuve
d’une tendresse envers la jeune femme noire qu’il n’a pas pour les autres, il
refuse d’admettre qu’il puisse être amoureux d’elle. C’est un homme qui souffre
intérieurement, et qui soulage sa peine en s’en prenant à ses esclaves,
persuadé qu’il peut disposer comme il veut d’eux vu qu’il les a achetés non pas
parce qu’il en avait la certitude dès le départ mais parce que, comme beaucoup
d’autres, les lois esclavagistes lui ont profondément enfoncé cette croyance
dans le crâne. Quant au personnage de maîtresse Shaw, joué avec un plaisir
visible par Alfre Woodard, elle représente aussi un cas intéressant :
ayant épousé son ancien maître, elle a été affranchie, possède des gens à son
service et appelle les autres esclaves « nègres », mais ferme les
yeux sur l’infidélité de son mari et ne peut pas réellement quitter la
propriété. Même si, économiquement et socialement, elle est devenue
« blanche », elle a troqué une forme d’asservissement contre une
autre, plus insidieuse, moins visible, et n’a jamais vraiment recouvré sa
liberté, ce qui ne l’empêche pas de se croire supérieure à ceux qui sont restés
esclaves.
T’as le
style Steve !
Comme ses deux précédentes œuvres, 12 Years A Slave est profondément
inscrit dans le style si particulier et déjà si caractéristique de son auteur.
Si Hunger et Shame étaient tous les deux très stylés visuellement, montrant
respectivement les transformations du corps dues à une grève de la faim et la
souffrance psychologique que peut entraîner une addiction au sexe, Steve McQueen poursuit sur sa lancée et ne
cherche pas à impressionner le spectateur avec des effets grandiloquents ou des
moments tire-larmes auxquels son histoire aurait pu se prêter. L’émotion
prend son temps mais finit bel et bien par arriver, lorsque Solomon prend enfin
toute l’ampleur de l’horreur de sa situation ; elle s’exhale à travers la
douleur des corps, le sang qui s’échappe des plaies béantes créées par les
coups de fouet, les larmes qui coulent des yeux, les visages marqués par la
détresse de ceux qui subissent les ordres de leurs tortionnaires. Sans en
dévoiler la nature, la scène finale fait incontestablement atteindre à l’œuvre
un paroxysme émotionnel qui ne s’était pas manifesté dans les deux précédents
films du réalisateur.
Une fois de plus, McQueen met sa grande maîtrise technique au service de son histoire et
des effets qu’il recherche à faire passer à son public. Le fait, par
exemple, de faire un long plan fixe et de laisser tourner sa caméra lorsque
Solomon est au bord de l’asphyxie et se bat pour ne pas glisser dans la boue,
ou de passer d’un personnage à l’autre sans couper la scène au moment où Patsey
est en train de se faire fouetter, met le spectateur dans une double
position : il a réellement l’impression d’être aux côtés de Solomon, de souffrir
pour lui, avec lui, et en même temps, il se pose en observateur complètement
passif, qui ne peut qu’assister de manière impuissante à ce qu’il voit. McQueen n’est pas avare en trouvailles
visuelles pour accentuer son propos : que ce soit la pureté d’une eau
claire qui contraste avec les pales rouge sang d’un bateau négrier, ou encore
une lettre que le feu dévore lentement jusqu’à ne plus être qu’un minuscule tas
de braises mourantes qui symbolise métaphoriquement l’amenuisement de l’espoir
de Solomon, ces trouvailles renforcent toujours les scènes en question. Les
décors sont magnifiés par la superbe photographie de Sean Bobbitt, qui
officiait déjà au même poste sur Hunger et
Shame. Quant à la musique de Hans
Zimmer, le compositeur revient à quelque chose de plus sobre et mesuré que pour
les grosses productions sur lesquelles il a l’habitude de travailler, pour un
résultat tout aussi efficace et adapté.
Bien sûr, McQueen n’aurait pas pu livré une œuvre
aussi puissante sans un casting au meilleur de sa forme, et, là encore, 12 Years A Slave frappe fort. Après pas
mal d’années à avoir joué d’excellents seconds rôles, Chiwetel Ejiofor, dans le rôle de Solomon Northup, livre une
performance à la hauteur de son immense talent, montrant tout une palette
d’émotions sans jamais en faire trop. Face à lui, le casting secondaire n’est
pas en reste. Très engagée, Lupita Nyong’o, dont c’est le tout premier rôle
professionnel, impressionne dans la peau de Patsey, jeune femme à la fois
courageuse, endurante et par moments très fragiles. Collaborant avec McQueen
pour la troisième fois consécutive après Hunger
et Shame, Michael Fassbender vole presque la vedette à Ejiofor tant il apporte
une vraie profondeur et une certaine humanité au personnage pourtant détestable
d’Edwin Epps. Quant à Benedict Cumberbatch, il apporte à William Ford son
charme et son charisme presque naturel, mélange d’élégance et de froideur qui a
déjà caractérisé les personnages qu’il a joué depuis trois ans.
Il est dommage, pour le coup, que Paul Dano, Paul
Giamatti, Sarah Paulson et surtout Brad Pitt, qui joue aussi un abolitionniste
canadien, soient un peu trop en retrait, malgré le fait que leurs personnages
soient fondamentaux pour l’histoire. On peut aussi regretter le fait que
certaines scènes semblent être en trop au milieu de ce tableau : que ce
soit la brève rencontre de Solomon et de ses compagnons avec des Amérindiens,
ou encore le passage où Epps force ses esclaves à danser sur un air joué par
Solomon, ces scènes censées apporter un
peu de répit ou accentuer encore plus le malaise forment un décalage qui n’a
pas forcément sa place ici. Difficile, cependant, de le reprocher
réellement à McQueen et à son scénariste : ce ne sont que quelques
imperfections parmi une multitude de qualités.
Conclusion
Difficile de croire que 12 Years A Slave n’est que le troisième film de Steve McQueen, tant
l’œuvre est maîtrisée et semble déjà être un véritable aboutissement pour son
auteur. Si le XVIIIème siècle américain a été marqué par le massacre des
Indiens lors de la conquête de l’Ouest et l’établissement progressif de la
« civilisation », l’esclavage fut la honte du XIXème, un passé
douloureux que McQueen force ici à regarder droit dans les yeux. Si Amistad avait été un choc pour beaucoup
à la fin des années 1990, 12 Years A
Slave, au même titre que Django
et Lincoln l’année dernière, marquera
sans doute les esprits du début des années 2010. Une œuvre majeure, qui s’impose possiblement comme le meilleur film sur
l’esclavage à ce jour, de la part d’un réalisateur qui n’a probablement pas
fini de faire parler de lui dans les années à venir.
12 Years
A Slave. Réalisé par Steve McQueen. Ecrit par John Ridley,
d’après l’œuvre de Solomon Northup. Produit par Steve McQueen, Brad Pitt,
Anthony Katagas, Bill Pohlad, Arnon Milchan, Dede Gardner et Jeremy Kleiner.
Avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Lupita Nyong’o, Benedict
Cumberbatch, Paul Dano, Paul Giamatti, Sarah Paulson, Alfre Woodard et Brad
Pitt. Distribué en France par Mars Distribution. Distribué à l’étranger par Fox
Searchlight Pictures. 133 minutes.
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