Note : 4/20
Un
« ultime » volet bien plus mauvais qu’un deuxième épisode déjà loin
d’être excellent, qui vient terminer d’une manière extrêmement laborieuse une
franchise qui n’aurait pas nécessairement dû en être une
C’est un fait, depuis le début des années
2000 et le retour en force des films de super-héros, les franchises n’ont pas
cessé de se multiplier dans le paysage cinématographique mondial, et surtout à
Hollywood. De manière assez perverse, si cette mode a permis à plus d’un film
de dépasser la barre du milliard de dollars au cours des dernières années,
c’est aussi elle qui est actuellement pointée du doigt pour critiquer vertement
le manque d’originalité et de prise de risque dont ferait preuve le cinéma américain
depuis quelque temps. Un fait qu’il est difficile de contredire en sachant que
2015 va notamment voir arriver les suites tant attendues des Avengers et de la saga Fast and Furious, mais également le
retour en force de franchises comme Star
Wars, Terminator, Jurassic Park ou encore Mad Max. Si le cinéma français ne
partage pas autant que les Etats-Unis cette culture de la franchise à succès,
Luc Besson – qui n’a jamais caché son intérêt pour le modèle américain –
n’hésite plus à se reposer sur des concepts « originaux » plus ou
moins intéressants qu’il étire ensuite à volonté pour faire tourner la planche
à billets de sa société de production. Taxi,
Le Transporteur, Banlieue 13 ou encore Arthur
et les Minimoys sont des sagas qui, depuis le début des années 2000,
assurent à EuropaCorp un certain succès commercial, malgré une qualité
cinématographique plus que discutable. Si le premier Taken, sorti en février 2008 et réalisé par Pierre Morel, était un
très sympathique thriller et méritait sa réussite, le deuxième, déboulant
quatre ans plus tard en octobre 2012, montrait déjà quelques sérieux défauts.
Avec près de 380 millions de dollars de recettes dans le monde cependant, il ne
faisait aucun doute qu’une nouvelle suite serait rapidement mise en chantier. Un
peu plus de deux ans plus tard donc, Besson revient avec son coscénariste
Robert Mark Kamen pour ce qui est censé être le dernier opus de la saga, et
confie une nouvelle fois les rênes de la réalisation à son poulain Olivier
Megaton, déjà à l’œuvre sur le précédent. Et le constat est sans appel :
mal joué, bien mal réalisé, très mal monté, doté d’un scénario particulièrement
pauvre et ennuyeux à mourir, Taken 3 est non seulement le plus
mauvais film de la franchise, mais probablement aussi l’un des plus médiocres
d’EuropaCorp depuis pas mal d’années.
Synopsis
Los Angeles, quelques années après les
évènements survenus à Paris et à Istanbul. Bryan Mills, l’ancien agent des
services secrets américains, n’aspire qu’à une vie tranquille partagée entre sa
fille adorée Kim, son ex-femme Lenore – qui traverse une passe difficile avec
son nouveau mari, Stuart St John –, et ses amis et anciens collègues de la CIA.
Tout va cependant être bouleversé lorsqu’un matin, après avoir reçu un texto de
Lenore, Bryan la retrouve morte dans la chambre de son appartement. Accusé à
tort d’un meurtre qu’il n’a pas commis, et traqué par toutes les polices de la
ville emmenées par le coriace lieutenant Franck Dotzler, Bryan n’a pas d’autre
choix que de mettre tout en œuvre pour trouver le véritable responsable de
l’assassinat de Lenore, laver son nom et protéger Kim.
Du
mouvement (lent), de la (fausse) vitesse et des maux de crâne
Dès
la séquence d’ouverture, Olivier Megaton – dont le nom d’artiste, choisi à cause de sa date
de naissance (le 6 août 1965, soit vingt ans jour pour jour après le lancement
de la bombe nucléaire Little Boy sur la ville japonaise d’Hiroshima), se
prononcerait « Mégatonne », ce qui explique un peu mieux la
réalisation du bonhomme ainsi que sa filmographie, que ce soit Taken 2, Colombiana ou encore quelques-unes des scènes d’action les plus
ratées de la première adaptation d’Hitman
en 2007 – montre qu’une nouvelle fois,
il ne va pas faire dans la subtilité et qu’il n’a apparemment rien appris de
ses précédentes œuvres. Le film commence en effet en montrant le
comptable de la société d’un personnage dont l’identité n’est pas révélée
d’emblée qui est attendu au rez-de-chaussée de sa maison par des hommes armés à
l’accent slave assez prononcé. L’homme est conduit à la société, où le
spectateur fait la connaissance de celui qui semble être le méchant principal
du film, Oleg Malankov. Voyant que la somme qu’il réclame en guise de
remboursement n’est pas à disposition, Malankov exécute le comptable et laisse
un message vocal à son patron en guise d’avertissement. La séquence d’ouverture
est particulièrement courte pour une raison toute simple, qui est certainement
le plus gros point noir du film : que ce soit un plan rapproché sur le
visage empli de surprise du comptable lorsqu’il voit qui l’attend chez lui,
celui de son verre d’eau qui se brise au sol, ou l’échange entre Malankov et
lui à la société, Megaton et ses deux
monteurs laissent parfois à peine une petite seconde au spectateur pour voir ce
qui se passe à l’image, ne lui laissant donc pas le temps d’analyser et de
comprendre correctement des plans qui s’enchaînent à plus d’une reprise
beaucoup trop vite.
Malheureusement, cet immense reproche se
confirme tout au long du film, et se vérifie dès la première vraie scène
d’action, durant laquelle Bryan Mills neutralise deux policiers venus l’arrêter
dans sa chambre avant de prendre la fuite. Si
le montage ne fait aucun miracle et apparaît vraiment mauvais de bout en bout,
c’est aussi parce que la réalisation de Megaton ne suit absolument pas. Si
les scènes de combat et de course-poursuite du premier Taken étaient pêchues grâce à la mise en scène énergique de Pierre
Morel, celles du deuxième, manquant d’efficacité, contrastaient drastiquement
et témoignaient de ce qui peut être vu comme un manque de savoir-faire de celui
derrière la caméra. Pour une raison difficile à déterminer, certainement pour
donner un sentiment d’urgence et un caractère intense à ce qui se passe à
l’écran, Megaton se sent obligé de faire constamment bouger la caméra lors des
scènes d’action. Manque de chance pour lui, c’est exactement l’effet inverse
qui se produit : souvent cadrées de
façon très hasardeuse, adoptant plus d’une fois des valeurs de plan mal
choisies, les scènes d’action de ce troisième volet, à l’instar de celles du
précédent, manquent franchement de dynamisme et d’intensité, que ce soit
les combats à main nue, les gunfights ou les poursuites avec divers véhicules.
Pire, le montage, épileptique à plus
d’une reprise, rend bien souvent ces
séquences incohérentes, voire complètement illisibles, et ne manquent pas de
donner le tournis au spectateur, quand ce n’est pas la nausée. C’est
d’autant plus dommageable qu’au final, cette recherche constante de vitesse
rend ces scènes très – trop – courtes, et donnent presque le sentiment qu’il ne
s’y passe pas grand-chose. Pour couronner le tout, la musique composée par
Nathaniel Méchaly, vétéran des films de Mégaton, se révèle peu inspirée et plus
générique qu’autre chose.
Des
scènes, des propos ou des images peuvent… en fait non
Par ailleurs, il est facile de constater à
quel point le protégé de Luc Besson tente une nouvelle fois de faire un film
d’action voulant s’adresser au plus grand nombre. Là où la violence des scènes
du film de Pierre Morel était en adéquation avec son histoire, son personnage
et son univers, Megaton, répétant là encore les erreurs du dernier opus, livre
des séquences d’action calibrées même pour les plus jeunes, puisque le sang qui
s’écoule de corps criblés de balles, les bruitages des os qui pètent ou encore
les cris de ceux qui se font dérouiller y sont généralement totalement absents.
Tout est lisse, aseptisé, bref,
inoffensif, bien loin de ce qu’était le premier volet à ce niveau-là. Des scènes d’action qui, par ailleurs, sont
parfois entachées d’erreurs de raccord – une voiture qui se retourne et
s’apprête à s’écraser sur la route toit en dessous et roues en l’air, mais qui,
durant le plan d’après d’à peine une seconde mais visible quand même, tournoie
dans le vide à la manière d’une toupie –, voire
sont carrément outrancières et à la limite du grotesque – exemple avec ce
conteneur de camion qui tournoie sur un tronçon d’autoroute mais qui, au lieu
de s’arrêter après avoir réduit deux bagnoles en miettes, continue et écrase
les huit qui sont derrière. Oui, définitivement, Olivier Megaton a bien choisi
son nom de scène.
Tous ces problèmes dans la réalisation et le
montage se rejoignent à la fin. Même si la séquence finale du film est un petit
mieux mise en scène que les précédentes, elle n’en demeure pas moins tout aussi
vide et peu intéressante. Anti-spectaculaire au possible et complètement
invraisemblable – mais, à ce point,
Besson et Kamen n’en sont plus à ça près –, le climax, qui ne dure pas plus
d’une petite dizaine de minutes, voit Bryan Mills foncer à toute berzingue au
volant d’une Porsche sur la piste d’un aéroport pour stopper le jet de
l’antagoniste sur le point de décoller. La
fin de la scène n’est finalement que le reflet de ce qu’est devenue la série Taken au bout de trois volets – une
franchise à bout de souffle, qui manque de jus, d’inventivité et d’idées.
Je
vous chercherai, je vous trouverai et… et on s’en fout
Si Olivier Megaton est évidemment à blâmer, le
scénario sur lequel repose son film, une nouvelle fois concocté par Luc Besson
et Robert Mark Kamen, a une importante part de responsabilité dans ce flagrant échec.
En premier lieu, si l’exposition était assez longue dans le second épisode,
elle l’est encore plus ici – entre quinze et vingt minutes avant que Bryan ne
découvre le corps de sa femme –, mais pas ce n’est pas forcément une bonne
chose vu la façon avec laquelle elle est traitée. Besson et Kamen font en effet
comme s’il ne s’était rien passé durant l’ellipse temporelle assez longue – au
moins deux ans – qui sépare le deuxième volet du troisième. Ainsi, Kim est
toujours à la faculté et n’a pas franchement évolué, tandis que Lenore et Bryan
montrent qu’ils ont toujours des sentiments l’un pour l’autre, ce qui était
déjà le cas auparavant. Ces scènes n’apportent pas grand-chose de neuf au
spectateur, ne donnent pas l’impression que les personnages ont changé, et sont
donc symptomatiques d’un problème scénaristique majeur qui se retrouve tout au
long du film : Besson et Kamen
n’arrivent jamais à retranscrire le côté dramatique et émouvant recherché lors
de certaines séquences, tout simplement parce qu’elles sont particulièrement
mal écrites. L’exemple le plus flagrant est peut-être la scène où, réunie
dans un café avec son père, Kim tente de lui dire qu’elle est enceinte mais,
n’y parvenant pas, elle lui demande simplement si c’est selon une bonne idée
qu’elle prenne un chiot. Des situations et des dialogues de ce style rendent
parfois involontairement comiques des scènes qui ne devaient pas l’être à la
base. Seules les moments où Bryan va discrètement voir la dépouille de sa femme
à la morgue et où il retrouve sa fille pour la première fois depuis la mort de
Lenore apportent une légère touche d’émotion, et encore.
Passé le problème de ces scènes censées être
plus dramatiques, l’histoire écrite par
Besson et Kamen se révèle d’une confondante banalité, déjà vue des dizaines de
fois auparavant sans jamais ne serait-ce que tenter d’y apporter un petit
brin de folie ou une once de fraîcheur. Les deux scénaristes ne se sont plus
ennuyés avec le concept qui faisait le charme du premier film et était repris
plus ou moins efficacement dans le deuxième. Ici, personne n’est capturé,
personne n’est enlevé, mais tout le monde cherche quand même à choper
quelqu’un : Franck Dotzler et ses hommes veulent attraper Bryan Mills,
également recherché par Malankov et ses sbires, mais pas pour les mêmes
raisons, tandis que Mills veut trouver celui qui a vraiment tué sa femme et l’a
piégé, tout en protégeant Kim d’une quelconque attaque. Tout cela étant prévisible à mort, il ne faut pas chercher bien
longtemps pour comprendre qui peut être le véritable coupable, bien que les
raisons données pour expliquer sa motivation, malgré leur manque flagrant
d’originalité, ne soient pas forcément celles attendues.
Il ne peut de toute façon pas y avoir de
réelle surprise ou d’enjeu véritable dans un film où le personnage principal ne
se retrouve jamais dans une situation vraiment compliquée ; que ce soit
face aux forces de l’ordre ou aux mafieux, Mills semble toujours avoir un coup
d’avance. Si le personnage était déjà très fort dans les deux volets
antérieurs, certaines scènes lui confèrent presque ici un caractère
d’invincibilité. Dans un exemple des plus flagrants, Mills fait reculer la
voiture qu’il conduit pour échapper à ses poursuivants, et la fait dégringoler
dans une cage d’ascenseur ; la voiture prend feu et fait exploser la cage
sur toute la hauteur du bâtiment, mais Mills s’en sort indemne, sans que les auteurs
n’expliquent comment il a pu s’échapper alors qu’il n’y avait apparemment
aucune issue. Il est évident que la cohérence
et la vraisemblance ne sont de toute façon plus les priorités de Besson et de
son acolyte, et cela se vérifie encore lors de la révélation finale du
lieutenant Dotzler ; si vraiment les deux auteurs l’ont écrite de manière
sérieuse, alors il est légitime de se demander s’ils ne prennent pas quand même
un peu leurs spectateurs pour des cons avec ce film. A tous ces défauts viennent s’ajouter des dialogues risibles à plus
d’une reprise, le meilleur exemple étant celui où une caissière, interrogée
par deux officiers de police alors que Mills vient de faire croire qu’il en
était un juste avant, leur dit qu’ils feraient bien de coordonner leurs efforts,
et que l’un des deux lui répond si elle entend par là qu’ils devraient
s’habiller de la même manière. Oui, c’est bel et bien à ce niveau-là.
Au milieu de tout ça, les acteurs se
débattent pour faire exister des personnages sans aspérités et caricaturaux, à
l’image du scénario. Malgré toute sa bonne volonté, Liam Neeson peine à prouver qu’il n’a pas encore fait le tour du
personnage, même si c’est le cas ; de ce fait, il n’est jamais
véritablement convaincant, et cela se ressent clairement. Famke Janssen et
Maggie Grace, les deux autres piliers de la franchise, n’ont pas grand-chose à
faire, la première disparaissant au bout des vingt premières minutes, la
seconde n’étant plus vraiment en danger d’aucune manière et étant par
conséquent reléguée au second, voire au troisième plan. Nouveau venu dans
l’univers Taken, Forest Whitaker à le
droit au seul personnage de policier un tant soit peu malin et intelligent, les
autres étant, n’ayons pas peur des mots, franchement cons. Les auteurs tentent
de donner à Franck Dotzler un semblant de profondeur en lui faisant trimballer
pendant tout le film un élastique et une pièce d’échiquier, mais cela ne marche
pas, puisqu’ils n’expliquent jamais pourquoi il les a avec lui. D’habitude si charismatique et puissant, Whitaker
ne parvient pas à rendre le personnage attachant ni même vraiment intéressant,
sans doute parce que le spectateur ne sait rien de lui si ce n’est qu’il est
lieutenant de la police de Los Angeles. Dans le rôle de Stuart St John, Dougray
Scott est franchement insipide. Quant à Sam Spruell, acteur habitué à des
productions autrement meilleures – il était à l’affiche, au cours des quelques
années écoulées, de Démineurs, de Blanche-Neige et le chasseur ou encore
de la série Luther, entre autres –, il est presque involontairement comique
dans la peau d’Oleg Malankov, un russe qui, ô surprise, n’est pas
franchement sympathique et a fait fortune grâce à des trafics plus que louches
– un personnage qui montre une fois encore que Besson et Kamen ne s’emmerdent plus
à essayer de faire du neuf, recyclant les bons vieux méchants venus d’un pays
de l’est, déjà vus dans de précédentes productions EuropaCorp, en changeant
simplement leurs noms.
Conclusion
Il arrive parfois qu’un film à l’idée de base
originale engendre des suites de bonne qualité, au succès commercial mérité. A
l’inverse, Taken 3 est l’une des plus
belles preuves de ces dernières années qu’un bon concept devrait parfois rester
l’objet d’un seul et unique film. Accumulant toutes les erreurs de Taken 2 en les amplifiant largement,
miné par un scénario particulièrement creux et mal écrit, réalisé et monté avec
les pieds, joué par des acteurs ni convaincants ni convaincus, et doté de
scènes d’action inefficaces et très mal foutues, il serait de bon ton que le nouveau film d’Olivier Megaton soit, comme
le dit la tagline de l’affiche française, « là où tout s’achève », et
referme une trilogie qui n’aurait peut-être jamais dû exister. Pas sûr,
cependant, que Luc Besson soit prêt à lâcher comme ça une licence aussi
juteuse : avec déjà plus de 160 millions de dollars au box office mondial
sur un budget de 50 millions, Taken 3
est d’ores et déjà, après Lucy, un
nouveau succès pour EuropaCorp. Alors, Bryan Mills va prendre un peu de repos
maintenant… jusqu’à Taken 4, dans
deux ou trois ans.
Taken 3. Réalisé par Olivier Megaton. Ecrit par Luc Besson et
Robert Mark Kamen. Produit par Luc Besson. Avec Liam Neeson, Forest Whitaker,
Famke Janssen, Maggie Grace, Dougray Scott, Sam Spruell et Leland Orser.
Distribué en France par EuropaCorp Distribution. Distribué à l’étranger par
20th Century Fox. 103 minutes.
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